Interview
Tetsuya Saruwatari ne blague pas avec les arts martiaux ! (interview).
À l’occasion de la sortie de Tough – L’Héritier du dragon, et de la réédition de Tough en volumes doubles, on ressort des archives cette interview. En 2012, Tetsuya Saruwatari était invité à Japan Expo et le mangaka est longuement revenu avec nous sur son parcours et sur la saga Tough, quasiment l’œuvre de sa vie.


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À quel âge avez-vous commencé à vous intéresser aux arts martiaux ?
J’ai commencé à regarder des matchs de catch quand j’étais à l’école primaire – c’était le cas de beaucoup d’enfants, les catcheurs étaient nos héros, même si on aimait les mangas, eux ils étaient réels. Au début des années 80, j’ai été engagé en tant qu’assistant de Shinji Hiramatsu, lui-même un grand fan de catch, et c’est à cette époque que j’ai vraiment commencé à m’intéresser aux arts martiaux. Puis en 1994 je commence Tough et l’année suivante le Pancrase Hybrid Wrestling (une organisation japonaise de combat libre – Ndr) est fondé. Je suis allé à leur rencontre afin de recueillir des renseignements utiles pour mon manga, Tough. J’ai fait la connaissance de pratiquants d’arts martiaux et c’est ainsi que j’ai été pris dans cet univers.
On sait qu’aujourd’hui vous connaissez effectivement pas mal de professionnels de ce milieu…
Oui, par exemple des journalistes spécialisés ou bien des organisateurs d’événements sportifs.Cela m’a ouvert des portes pour pouvoir interviewer des pratiquants d’arts martiaux. C’est très stimulant, et cela me fait plaisir. D’habitude, c’est à moi que l’on pose des questions sur mon métier. J’invite aussi des combattants dans mon atelier, afin qu’ils prennent la pose et me montrent en détails certaines techniques d’immobilisation, etc.
Et c’est cette passion que vous continuez de transmettre à travers la saga Tough / Free Fight ?
Disons que lorsque je sors d’un match, je ressens une excitation vis-à-vis de ce que j’ai vu, les beaux moments entre deux combattants, et sur le chemin du retour souvent je réfléchis à comment retranscrire cet état d’esprit dans mon manga.


KOKO TEKKENDEN TOUGH © 1993 by Tetsuya Saruwatari/SHUEISHA Inc.
Ces séries sont marquées par un grand réalisme technique. Pourtant, dans Free Fight il vous arrive de vous en échapper, comme par exemple avec la « frappe du vent » qui créé une onde de choc…
J’y avais pas mal réfléchi. Je voulais inventer une technique qui serait plus qu’une frappe, une percussion, mais sans non plus partir dans l’extraordinaire avec un kaméhaméha. Je pense que c’était un bon compromis (rires) !
Kibô, le héros de Tough et de Free Fight, pratique le nadashinkagé-ryu. Cet art martial fictif comporte également des techniques de guérison. Quelles ont été vos sources d’inspirations à ce sujet ?
J’ai rencontré un thérapeute qui était un fin connaisseur des points vitaux et de la circulation des énergies. Il savait parfaitement ce qui est applicable au domaine des arts martiaux et j’ai beaucoup appris à son contact.
Tough débute comme une comédie d’action. Par contre, on n’a pas souvent l’occasion de rire en lisant Free Fight, ou alors moins franchement. Pour quelles raisons avez vous gommé l’humour dans cette suite des aventures de Kibô ?
Parce qu’il est désormais à la tête de l’école du nadashinkagé-ryu. C’est un nouveau rôle pour lui, il fallait donc qu’il évolue entre les deux séries, qu’il ait plus d’aplomb et une stature plus sérieuse. Le changement d’atmosphère entre les deux séries est une conséquence logique.


KOKO TEKKENDEN TOUGH © 1993 by Tetsuya Saruwatari/SHUEISHA Inc.
Est-ce que vous vous fixez des limites en terme de violence graphique, qui est montée d’un cran ou plus dans Free Fight ?
Le magazine Young Jump permet une certaine dose de violence et ne m’impose pas de limites particulières. Je m’en fixe moi-même mais je réfléchis avant tout à jusqu’où je dois aller pour que la scène ait l’impact voulu.
Parlons de vos méthodes de travail. Quelle est votre journée type ?
J’ouvre mon atelier à 15h et j’y suis jusque 5h ou 6h du matin. À part dormir, je ne fais que dessiner. J’utilise crayon à papier, rotring, g-pen, maru pen… rien de spécial par rapport à la plupart des mangakas. En ce moment, j’ai trois assistants permanents et deux autres interviennent si besoin. On pose encore les trames à la main, le recours à l’ordinateur reste rare. Certains assistants sont spécialisés dans les décors urbains, la végétation ou les véhicules. Moi, je leur demande de savoir tout dessiner… sauf les personnages bien sûr. Et je précise qu’il n’est pas nécessaire d’être un passionné d’arts martiaux pour être recruté dans mon atelier (rires).
Vous êtes donc plutôt exigeant quant aux qualités en dessin de vos assistants, si ils doivent être polyvalents…
Je risque de passer pour un vantard mais ce n’est pas du tout mon objectif. À mes débuts, j’ai été assistant pendant un an et demi avant d’obtenir ma première publication et de devenir mangaka. Je ne sais pas comment cela se passe aujourd’hui, mais pour les standards de l’époque (en 1982 – Ndr), c’était très rapide. J’ai été un assistant extrêmement complet, on me confiait aussi bien les décors que les personnages. C’est sans doute pour cette raison que j’embauche des assistants très polyvalents.


TOUGH RYU WO TSUGU OTOKO © 2016 by Tetsuya Saruwatari/SHUEISHA Inc.
Vous avez la réputation de ne jamais avoir rendu de planches en retard. C’est vrai ?
Oui, c’est vrai et c’est bien la seule chose dont j’estime pouvoir me vanter. Une fois, je suis tombé malade et c’était assez sérieux. J’imaginais que j’allais pouvoir me reposer, comme cela arrive à d’autres mangakas, mais non, on a quand même exigé de moi le nemu des prochains chapitres (rires).
On voudrait vérifier une rumeur à votre sujet : à vos débuts, avez-vous été l’assistant du célèbre Hiroshi Motomiya, l’un des plus importants mangakas de Shônen Jump dans les années 1970 ?
Non, officiellement je n’ai jamais été son assistant. J’allais simplement à son studio pour l’aider… il y une nuance importante. Ceci dit, Hiroshi Motomiya a été une source d’inspiration, et un maître, au même titre que Shinji Hiramatsu.
Dans vos mangas, on trouve toujours des personnages plus âgés, quadragénaires ou quinquagénaires, et qui sont les aînés de vos héros. Les relations de maître à élève restent importantes pour vous ?
C’est effectivement une volonté de ma part. Et moi-même j’atteins cet âge là, donc je me retrouve un peu dans ces personnages, ils donnent un peu mon point de vue. Mais je n’irai pas jusqu’à dire que je veux guider mes lecteurs, qui pour beaucoup sont des jeunes, ou que j’ai quoique ce soit à leur enseigner. Ma première préoccupation est qu’ils s’amusent en lisant mes mangas.


TOUGH RYU WO TSUGU OTOKO © 2016 by Tetsuya Saruwatari/SHUEISHA Inc.
À l’inverse, les personnages féminins sont plutôt rares dans vos mangas. Pourquoi ?
Il est vrai qu’à force de dessiner des hommes musclés, je ne suis pas très sûr de mon habileté quand je dois mettre en scène des personnages féminins (rires). Mais les femmes sont plus nombreuses dans Free Fight – Origins et c’est naturel, car ce manga dépeint plus le quotidien que les arts martiaux.
On trouve pourtant un grand nombre de femmes dans les dojos, en judo, karaté, etc. Pourquoi pas dans votre série Free Fight ?
Vous allez peut-être trouver cela un peu bizarre, mais voir des femmes combattre, ça me fait toujours un peu mal. Du coup, ce n’est pas naturel pour moi d’en dessiner.
Comment vous sentez-vous ici, à Japan Expo, où la pop culture nippone qui est mise en avant est plus douce que vos mangas. Un léger décalage ?
Oui, un léger décalage… (il regarde par la fenêtre de la salle d’interview, qui surplombe l’entrée du salon et la foule – Ndr). J’aimerai écrire un jour un manga qui puissent intéresser ces jeunes… et des lectrices (rires) !

TOUGH RYU WO TSUGU OTOKO © 2016 by Tetsuya Saruwatari/SHUEISHA Inc.
Tough – l’aube d’une légende
Scénario et dessin : Tetsuya Saruwatari
Éditeur : Delcourt-Tonkam
Tome 4 disponible
Prix : 15,99 €
Tough – L’héritier du dragon
Scénario et dessin : Tetsuya Saruwatari
Éditeur : Delcourt-Tonkam
Tome 4 disponible
Prix : 8,50 €

