Manga
Hideko Mizuno : trajectoire d’une artiste qui voulait libérer le shôjo
C’est une sortie événementielle : publié au Japon en 1969, Fire ! marque une étape décisive dans l’histoire du manga féminin. En imaginant ce cri de liberté d’un jeune musicien américain, Hideko Mizuno faisait écho aux désirs d’émancipation de la jeunesse… et des femmes mangakas. Le premier tome (sur deux) est disponible aux éditions Akata.

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« J’espère que les lecteurs comprendront l’importance de simplement faire ce que l’on a envie de faire. Arriver à ses fins n’est pas certain, on échouera peut-être. Mais on n’a pas d’autre choix que d’agir. C’est ce que j’ai voulu exprimer dans Fire ! »
Hideko Mizuno est loin d’être une inconnue au moment de publier le premier chapitre de Fire !, en décembre 1968. Née en 1939, elle a plus de dix ans de carrière, et déjà plusieurs succès qui ont fait tomber des barrières. Par exemple, Shiroi Troika (« La troïka blanche » 1964) est sans doute le premier shôjo logé au milieu d’événements historiques réels – les conséquences d’un coup d’État, dans la Russie impériale du 18ème siècle. « Sans doute » ?! Oui, mieux vaut rester prudent.
Il y a un « trou noir » dans l’histoire du shôjo, entre le milieu des années 1950 et la fin des années 1960 : des centaines d’œuvres perdues, et pour beaucoup à jamais. En effet, à cette époque, les maisons d’édition ne rendaient pas toujours les planches aux autrices après publication, ou bien elles n’étaient pas archivées correctement. Hideko Mizuno en a d’ailleurs été victime. Et les tomes reliés ? Il faut savoir qu’avant le début des années 1970, il n’y avait pas, ou peu, de sorties en librairies pour les shôjo…


Shiroi Troika / © MIZUNO Hideko
Sa jeunesse est marquée par une grande passion pour les opéras (diffusés à la radio), le cinéma et la littérature étrangère, qui fait un tabac au Japon. Des milliers d’œuvres ont été traduites à partir de la fin du 19ème siècle, des anthologies sont vendues à bas prix et on trouve plusieurs de ces romans dans la plupart des bibliothèques scolaires. C’est à la fin de l’école primaire que Hideko Mizuno s’entraîne sérieusement à dessiner, notamment grâce à Manga Daigaku (« L’université du manga », 1950), un guide signé Osamu Tezuka. « Manga Daigaku présentait des concepts peu connus à l’époque, cela m’a donné des pistes que je n’avais pas encore exploré. J’étais stupéfaite », se souvient l’autrice. (source)


Manga Daigaku / Affiche du western Shane (1953), l’un des films préférés de Hideko Mizuno dans sa jeunesse
Dans la cour des grands, à Tokiwa-sô
C’est d’ailleurs Tezuka qui la repère, quand elle soumet ses créations au mensuel Manga Shônen, parce qu’il s’agit alors du seul magazine qui recrute des jeunes. Ensuite orientée vers Shôjo Club (leader de la presse jeunesse féminine), elle publie sa première histoire courte à l’âge de quinze ans. En parallèle, elle travaille dans une usine qui fabrique des filets de pêche, et dessine des mangas sur son temps libre. Cette double vie va durer trois ans. Pendant la publication de la série Gin no Hanabira (« Les pétales d’argent », 1958) elle déménage à Tokyo. Au printemps, elle s’installe pour sept mois dans un appartement du célèbre Tokiwa-sô, un immeuble à deux étages reconverti en résidence pour mangakas. De jeunes pointures telles que Fujiko Fujio (futur co-créateur de Doraemon) et Fujio Akatsuka (le roi du manga comique, jamais édité en France) y habitaient déjà.
« Dans ma ville natale, je n’avais personne avec qui discuter de manga, Tokiwa-sô était donc un véritable paradis pour moi. J’étais tellement heureuse de pouvoir dessiner des mangas autant que je le voulais, et de vivre dans un environnement où tout le monde adorait en dessiner et en lire. Beaucoup s’imaginent que nous étions tous rivaux et poussés à nous surpasser. En réalité, nous étions tous égaux et amis (…), il n’y avait pas de distinction de sexe ou d’ancienneté. Nous passions nos journées à nous rendre visite, et ne parlions que de manga ». (source)

(© 2019-2026 トキワ荘マンガミュージアム / © 2019-2026 Musée du Manga Tokiwa-so) La résidence Tokiwa-sô a été démolie en 1982, puis reconstruite 300m plus loin dans les années 2000. C’est aujourd’hui un musée.
Un résident de Tokiwa-sô va jouer un rôle particulier : Shôtarô Ishinomori. Hideko Mizuno apprend beaucoup en l’observant travailler, de plus Ishinomori est comme elle un passionné de musique et il possède une impressionnante collection de disques. Hors du Japon, le créateur de Kamen Rider et de Cyborg 009 est resté dans l’ombre d’Osamu Tezuka. Un peu (très) injuste, quand on sait qu’il compte parmi les grands innovateurs des années 1950 à 1970, aussi bien au niveau de la mise en page que de la narration ou des thématiques. Sans oublier que Shôtarô Ishinomori a eu une influence importante sur l’essor du shôjo.
Un maître dans l’ombre du manga féminin
Né en 1938, Shôtarô Ishinomori compte parmi les pionniers du shôjo manga. À l’époque où les magazines employaient une écrasante majorité d’hommes (c’est à dire jusqu’au milieu des années 1960), il s’est distingué par son goût pour de nouvelles expériences : pour lui, s’adresser à des lectrices n’a pas été un job alimentaire, accompli faute de mieux. Par exemple, il initie les lectrices de Shôjo Club à la science-fiction dès 1956.
Plus important encore, il est l’un des premiers à aller vers l’introspection, notamment avec Emiko Story (1962), qui pose la question du bonheur. D’ordinaire, le shôjo (tout comme le shônen) proposait un personnage, un modèle, auquel s’identifier (danseuse de ballet, princesse ou sirène – pour schématiser). À l’inverse, Ishinomori a incité les lectrices à explorer leurs désirs, à questionner ce qu’elles voulaient vivre et devenir. À une époque où l’éducation donnée aux fillettes et aux adolescentes était rigide et conservatrice (soyez sages et devenez de bonnes épouses), le mangaka est allé à contre-courant.
Et puis, il y a eu Jun en 1967, et ses thèmes profondément existentiels. Avec une sensibilité à fleur de cœur, il dépeint des histoires oniriques, surréalistes et souvent dramatiques, centrées sur l’art et la création. Autrice de Destination Terra et du Poème du vent et des arbres, Keiko Takemiya n’est pas la seule mangaka à revendiquer l’influence de Jun et d’autres œuvres de Shôtarô Ishinomori. Citons également Moto Hagio, qui parlait ainsi des origines du superbe Le Clan des Poe : « L’inspiration est venue d’un manga de Shôtarô Ishinomori, Kiri to Bara to Hoshi to (« La brume, la rose et les étoiles »). La triste histoire d’un amour impossible entre un vampire et un humain, dessinée en nuances de gris avec de beaux décors habillés de motifs floraux, où le vampire apparaît comme une incarnation de la beauté. C’est en y repensant que j’ai conçu Le Clan des Poe ».
Brancher les amplis, allumer la mèche
L’histoire de Fire ! débute à la fin des années 1960, dans le Middle West industriel des États-Unis. Aaron est un garçon doux, élevé par sa mère et qui bosse sur les chantiers. Accusé à tort de vol, il est expédié en maison de correction. Un univers dur, « une mixture nauséabonde qui macère entre quatre murs de béton froid » comme Aaron le dira par la suite. Une fois libéré, il n’est plus tout à fait le même, car il fait une rencontre décisive derrière les barreaux : Fire Wolf, un voyou rebelle, chanteur et guitariste au charisme flamboyant. Arrivé à Détroit avec les poches pleines de poussière, Aaron décide d’exprimer par la musique le brouillard tumultueux de ses émotions. Les premières étapes sont modestes : apprendre la guitare auprès d’un musicien plus expérimenté (John), rejoindre un groupe, et gagner les premiers dollars sur scène…


Extraits de Fire ! (© MIZUNO Hideko / Bungeishunju)
Dès les premières pages, Hideko Mizuno nous avertit : Fire ! ne sera pas un conte fées. Un personnage s’adresse aux fans d’Aaron, et à nous, face caméra : « Vous ne vous êtes jamais intéressés à son cœur, à ses tourments et à ce que la musique représentait vraiment pour lui ». Tout au long du manga, l’autrice va dépeindre l’industrie musicale et le monde du rock, mais ce n’est pas ça qui l’a poussée à créer Fire !.
Aaron et Scott
La série a été publiée dans Weekly Seventeen, un magazine généraliste féminin pour adolescentes. Fait inhabituel à l’époque pour un manga classé shôjo, le héros est donc un garçon, modelé d’après le chanteur et instrumentiste Scott Walker (1943-2019). Au cours d’une interview récente pour le magazine Fujin Kôron, Hideko Mizuno résumait ainsi l’un des points de départ de son manga :
« Même après avoir composé de nombreux hits, et malgré l’attention que les femmes lui portaient, Scott Walker ne semblait jamais satisfait. J’étais fascinée par son engagement indéfectible envers son art, son refus de se contenter de sa situation, et ses doutes persistants quant à son avenir. J’ai été bouleversée par la chanson Plastic People Palace. Une chanson magnifique. Son impuissance face à ses doutes, et l’intense solitude qui en découle, m’ont profondément touchée. J’ai éprouvé un besoin irrésistible de créer une histoire où le protagoniste fonce tête baissée ».
Fire ! n’est donc pas le récit – confortable – d’un jeune génie en route vers le succès. Il s’agit plutôt du portrait d’un jeune adulte brûlé par la passion envers la musique, traversé par des émotions brutes et qui ne sait pas toujours ce qu’il fait, ni ce qu’il désire. Son horizon est brumeux quand se pose la question de réussir, de percer dans la musique : à quel point le veut-il, qu’est-il prêt (ou pas) à sacrifier ? Et il en va de même avec les femmes.


Scott Walker en 1968 / Pochette de l’album où figure la chanson Plastic People Palace
Au fil du récit, Aaron sera entouré de plusieurs personnages féminins. Qu’il s’agisse d’amour romantique ou pas, les relations sont spontanées et souvent instables. Aaron lui-même le reconnaîtra… il ne sait pas vraiment ce qu’aimer signifie. L’œuvre est ainsi d’une remarquable maturité, en refusant de simplifier la valse des sentiments. Dans Fire ! l’amour et la musique ne sont pas des objectifs à atteindre (« je veux l’épouser », « je veux être une star »), et Aaron est comme un radeau embarqué par le flot de questions existentielles.
Hideko Mizuno dépeint aussi un personnage féminin hors normes, moderne avant l’heure : l’envoûtante et insaisissable Marge, qui refuse de s’attacher à un seul homme, tout en étant à fleur de peau. « Je laisse s’exprimer mes envies et mes désirs, et surtout je ne mens jamais », dit-elle à Aaron pour conclure leur première rencontre.
Près de soixante ans après sa création, le récit continue d’impressionner par sa justesse et son élan, à montrer une bande de jeunes, portés par la musique, qui vivent ensemble ou se séparent, s’aiment ou se jalousent, s’entraident face aux coups durs ou confrontent leurs visions de l’art.

Sincères excuses à Hideko Mizuno, aux éditions Akata et aux éditions Bungeishunju pour la piètre qualité de cette photographie – l’édition française est parfaitement imprimée… (© MIZUNO Hideko / Bungeishunju)
Voyage initiatique et en musique
Décidée à situer son récit en occident, avant la publication Hideko Mizuno a voyagé seule, et à ses frais, en Norvège, en Angleterre, en Allemagne, en Italie et enfin aux États-Unis. Pour passer ses soirées en concerts, et prendre le pouls de la culture rock et de la jeunesse. Une démarche assez audacieuse, quand on ne parle pas un mot d’anglais, et que les Japonais.es ne sont absolument pas habitué.e.s à quitter l’archipel : ce n’est qu’en 1964 que le gouvernement a libéralisé les voyages de loisirs. Il fallait auparavant avoir un motif professionnel pour pouvoir prendre l’avion.
Mizuno décolle donc en 1968, et cette année l’actualité c’est la guerre du Vietnam qui s’enlise et scandalise, l’assassinat de Martin Luther King, des barricades à Paris et des manifestations géantes au Japon. L’autrice n’est pas du tout imperméable à ce climat de tensions :
« Je déteste l’inégalité et j’ai toujours essayé d’insuffler ce sentiment dans mon travail. Après mon voyage, je me suis documenté, par exemple à propos de la ségrégation raciale aux États-Unis et de l’histoire des Amérindiens. Les minorités à l’étranger sont certes opprimées, mais elles font preuve d’une force incroyable pour surmonter cette oppression, jamais elles ne baissent les bras et j’ai été touchée par leur force. J’ai situé l’histoire de Fire ! en Amérique car je voulais dépeindre cette force, ce qui aurait été impossible au Japon. ». (source)

Photographie du tome 1 de Fire ! (© MIZUNO Hideko / Bungeishunju)
Résultat, Fire ! est imprégné de luttes et de puissants désirs d’égalité et de liberté(s), qui convergent à travers le rock. Le racisme dont sont victimes les afro-américains vient par exemple s’incarner au premier tome dans le groupe Blackblood. Talentueux et charismatiques, leur musique est fiévreuse, leur énergie est impressionnante. Mais l’industrie du disque et les autorités les regardent de travers. Avec cet épisode l’autrice pose son avis, sans faire de détours.
Hideko Mizuno situe aussi en arrière-plan d’autres thèmes, d’autres injustices : les boulots difficiles de la classe ouvrière, les parents absents, la maison de correction, les jeunes qui se débrouillent, etc. Pour décrire l’industrie de la musique, elle emploie parfois des archétypes qui semblent assez simples aujourd’hui. Mais il faut rappeler que c’est seulement à partir des années 1990 que les scénarios des mangas auront une rigueur quasi documentaire, pour évoquer les faits de société, la politique, un métier, etc.


Extraits de Fire ! (© MIZUNO Hideko / Bungeishunju)
Beatles et bagarres
Ces thèmes ne viennent pas « alourdir » le récit. Mizuno dessine avant tout le parcours de jeunes musiciens nourris aux idéaux de la contre-culture hippie et du rock (progressif ou psychédélique). Une jeunesse… qui n’a pas de frontières.
L’histoire est logée aux États-Unis, mais il nous semble évident que Fire ! parle tout autant du Japon de la fin des années 1960. Une décennie inflammable, ponctuée d’affrontements entre des syndicats étudiants et les forces de l’ordre, ainsi que d’énormes manifestations à Tokyo contre la guerre du Vietnam ou contre la reconduction d’une alliance militaire avec les États-Unis. C’est aussi pendant les années 1960 que le Japon vit une vraie fracture entre deux générations. Une partie de la jeunesse refuse de se sacrifier du matin au soir en faveur du PIB, ils préfèrent remplir les clubs de jazz et les salles de concerts la nuit, et penser à leur avenir plutôt qu’à celui de la nation.


Photographies prises à Tokyo, en 1967 et 1968
En 1966, l’arrivée des Beatles pour une série de concerts va cristalliser cette fracture. La venue de ces « quatre garçons dans le vent » a été précédée d’une panique morale dans les journaux – la chanson Day Tripper, ode plus qu’allusive à la drogue (plus précisément le LSD), n’est guère appréciée. Une foule impressionnante de fans très excité.e.s va suivre tous leurs déplacements. Mais pour la génération de leurs parents – qui ont vécu dans leur chair la Seconde Guerre mondiale, les privations et le redressement à marche forcée de l’industrie et de l’agriculture – les Beatles incarnent bien souvent la décadence.


A droite : les Beatles atterrissent au Japon
« On n’attendra pas la fin de leur monde pour faire advenir le nôtre »
Hasard du calendrier ? À moins que l’Histoire se répète ? La sortie de l’édition française de Fire ! résonne avec l’actualité – la révolte des lycéens et des étudiants. Aaron et son entourage sont souvent confrontés à des adultes et à des autorités insensibles, tandis qu’ils aspirent à vivre dans une société plus humaine, moins froide, moins mécanique. 1968, 1969, c’est le point culminant de multiples crises au Japon, en France, aux États-Unis et ailleurs. La population accède en grande partie à une vie plus confortable (ou juste moins pénible, cela dépend), mais en parallèle les inégalités persistent, les démocraties se montrent autoritaires, le racisme est loin de s’éteindre et l’industrie pollue. Il devient urgent de faire venir un nouveau monde, comme le voulaient aux États-Unis le mouvement des droits civiques et les hippies. En 2026, chez nous, quel monde voient les lycéens – et d’autres ? Éducation nationale à l’abandon et inégalitaire, urgence écologique, bascule accélérée vers le fascisme, rejet violent des différences (et donc de la liberté d’être), génocide filmé en 4K et crise du capitalisme en phase terminale. Une impasse totale et indésirable qu’une jeunesse spontanément lucide voit venir, et qu’elle refuse. Comme en 1968, 1969, mais avec ce facteur aggravant du temps qui est passé, sans apporter de vraies réponses à des problèmes qui sont tout sauf nouveaux.
Rien n’empêchera pour autant une partie des jeunes Japonais.es d’être influencé.e.s par le rock et le mouvement hippie. Des contre-cultures, symboles de liberté et de renouveau, qui sont au cœur du manga de Hideko Mizuno. Elle transfère dans ses planches la mentalité des adolescent.e.s et des jeunes adultes, y compris le désir d’aimer librement, à une époque où les mariages arrangés concernent 50% des Japonais.es. Avec Fire !, l’autrice est d’ailleurs « sans doute » (souvenez-vous : tous ces shôjo perdus) la première à dessiner l’amour charnel, en mêlant deux approches avec une superbe élégance : un langage graphique figuratif (on voit clairement les corps enlacés) et un langage graphique plus abstrait.
Ensuite, les choses se sont compliquées pour la mangaka.

Extraits de l’édition japonaise de Fire ! (© MIZUNO Hideko / Bungeishunju)
Briser les tabous
On va éviter de parler du Japon des années 1960 comme d’un pays lourdement patriarcal, sexiste, et défavorable à l’émancipation féminine. Le sujet est largement documenté, mais on ne peut pas en faire la démonstration sérieuse et nuancée dans cet article. Ceci dit, pour Hideko Mizuno, comme pour bon nombre de ses consœurs mangakas, il n’a pas été simple d’agir, obstinément, en femme indépendante.
Il y a une anecdote amusante, qui remonte au jour où elle pose ses valises à la résidence Tokiwa-sô, et qu’elle rencontre les auteurs installés sur place : « Puisque je détestais les jupes, je portais ce jour-là un jean. Mais à l’époque, le jean était considéré comme un vêtement de travail. En me voyant arriver, ils étaient tous figés de stupeur (rires) ». (source). L’autrice ajoute qu’ils avaient tous entendus parler d’elle et de la qualité de ses dessins, et qu’ils étaient très curieux de la rencontrer.

Hideko Mizuno, dans son atelier durant la création de Fire !
Moins drôle et léger, selon plusieurs sources et propos de l’autrice, (y compris cet article du média Nippon.com) elle a été obligée de conclure Fire ! plus tôt que prévu. « Mon comportement ne plaisait pas, je pense» a t-elle résumé. Que s’est-il passé ? Il est possible que sa décision d’illustrer la sexualité ait été controversée au sein de la rédaction de Weekly Seventeen, toutefois les planches en question ont bel et bien été publiées. Indirectement, Hideko Mizuno a peut-être payé le fait de ne pas en être à son coup d’essai quand il s’agit de bousculer le milieu de l’édition. Au cours de cette interview, elle a rappelé quelles étaient ses positions, à l’époque où sa carrière avait décollé :
« Représenter des relations amoureuses dans les magazines était un tabou absolu. N’était-ce pas étrange et contre-nature ? Je voulais briser ce tabou. Alors dès mes premières œuvres, Hoshi no Tategoto et Shiroi Troika, je me suis concentrée sur des histoires d’amour et j’ai dépeint des hommes et des femmes qui jouent des rôles aussi actifs les uns que les autres. Dans mes mangas, les femmes montent à cheval et tirent au fusil, et les hommes portent des fleurs dans les cheveux (…). J’ai découvert très jeune le cinéma et la littérature étrangère, des histoires souvent centrées sur de belles histoires d’amour. J’enviais ces relations où hommes et femmes sont égaux, et capables de communiquer et de se respecter mutuellement ».
Retour de flammes
Ce besoin de briser les tabous a t-il fini par jouer en sa défaveur ? Impossible à évaluer sans témoignages issus des magazines où l’autrice a évolué. Ce que l’on sait de source sûre à propos de la publication de Fire !, c’est que l’incendie s’est déclaré pour une autre raison : l’autrice a « osé » s’intéresser de près aux pratiques de l’industrie du manga, et au montant de sa rémunération :
« J’ai voulu dessiner Fire ! car je m’interrogeais sur la société de l’époque. Le problème majeur était la discrimination sexiste. Pour les mangakas, de nombreuses choses étaient réservées aux hommes et inaccessibles aux femmes. De plus, la rémunération des autrices était très faible, on parlait même d’une différence considérable avec celle des hommes ». (source)
Après en avoir discuté avec d’autres mangakas, elle consulte Fujio Akatsuka et Tetsuya Chiba (auteur regretté de Ashita no Joe, décédé le 22 octobre 2026). Ou plus exactement, Hideko Mizuno approche les sociétés que ces deux mangakas ont créé pour gérer leurs droits et leurs revenus. Avec leur accord, Hideko Mizuno organise alors une conférence à propos des droits d’auteurs, qui se déroule en petit comité (une trentaine de personnes).
« Apparemment, la maison d’édition était en émoi, comme si j’avais dérangé une ruche. Ils ont dû croire, à tort, que je rassemblais des mangakas pour former un syndicat. J’ai aussitôt été traitée en paria (rires). Mais je ne regrette pas d’avoir organisé ce groupe d’étude. Il fallait bien que quelqu’un fasse quelque chose ».


Extraits de Fire ! (© MIZUNO Hideko / Bungeishunju)
Shueisha (encore eux, pourrait-on dire…) exige alors que la série trouve un point final plus tôt que prévu. C’était pourtant un succès, lu aussi bien par des femmes que par des hommes, si l’on en croit les lettres de fans que l’autrice reçoit. Malgré tout, Hideko Mizuno a pu aller au bout de ses idées centrales, et elle a su conclure son récit avec panache, en respectant le sens qu’elle avait donné aux toutes premières pages.
En revanche, l’autrice est rapidement placée sur liste noire par certains éditeurs, et peu après elle devient mère, hors mariage. Bloquée par une partie de l’industrie, et occupée à élever seule son fils, sa carrière ne va se poursuivre qu’à bas bruit. Ses revenus chutent de 75%, notamment car elle n’a plus le temps de travailler sur de longues séries séries. Elle se concentre donc sur des histoires courtes, des récits complets en un volume et des illustrations, jusqu’au milieu des années 1990.


Buddha to Onna no Monogatari, récit de Hideko Mizuno publié au Japon en 1986
Épilogue
Même si sa carrière a percuté un mur en plein vol, l’autrice ne s’est pas crashée. Son parcours, ses œuvres et l’empreinte qu’elle a laissée forcent l’admiration.
Hideko Mizuno, qui fête ses 87 ans ce 29 octobre 2026, est entrée au panthéon du manga et rien n’a pu l’en déloger. En témoignent le nombre incalculables de médias japonais qui se sont félicités de la réédition en 2023 de Fire ! et qui ont mené des interviews avec l’autrice, à propos de cette œuvre phare, de sa carrière… et de son caractère indépendant. Quant à Fire !, on a compté cinq rééditions au Japon et bien sûr plusieurs éditions étrangères.
Avec l’aide de son fils, Hideko Mizuno travaillait ces dernières années à numériser ses œuvres et à restaurer ses planches, pour qu’elles soient au plus proche de leur état d’origine. En compagnie de Tetsuya Chiba, de Masako Watanabe et d’une dizaine d’autres mangakas, elle a formé un groupe de travail pour discuter des origines du shôjo manga, et peut-être lever le mystère sur le « trou noir » que l’on évoquait au début de cet article. Ils en ont tiré un ouvrage, publié en 2023 aux éditions Seidosha.


Édition chez Pipoca & Nanquim (Brésil)
Question bonus : Fire ! est-il un shôjo ?!
On n’a pas la prétention d’apporter une réponse définitive. Mais au moins, on a votre attention pour une dernière prolongation à cet article.
Si cette question a de l’importance pour vous, n’hésitez pas à poster sur les réseaux ou à écrire longuement à ce sujet, ou bien à réaliser des vidéos et enregistrer des podcasts – le manga féminin a toujours besoin de visibilité ! Il a aussi besoin de… sortir des cases éditoriales. Ce que bon nombre d’autrices font d’ailleurs aujourd’hui très bien, en ayant bénéficié des avancées obtenues par leurs aînées.


Juste deux exemples hors des cases, en passant, et il y en a tellement d’autres…
Pour en revenir à Fire !, Hideko Mizuno a été très claire sur un point essentiel : une volonté de ne pas se laisser enfermer dans une catégorie, et même de réfuter les catégories, qui a guidé toute sa carrière.
« Je n’ai jamais eu l’intention de dessiner spécifiquement pour des lectrices. Enfant, je détestais les histoires tristes et j’adorais les westerns et les films de Tarzan. J’ai toujours voulu dessiner des hommes charismatiques. Je voulais aussi me lancer un défi en abordant des thèmes peu traités par les autres, mais qui ont une portée universelle. Jusque-là, il était presque de coutume que les personnages principaux des mangas lus par les filles soient toujours des filles. Les décors étaient aussi généralement des lieux du quotidien, comme la maison ou l’école. Mais je voulais briser ces barrières. Je voulais simplement faire voler en éclats les idées reçues ». (source)

Extrait de Fire ! (© MIZUNO Hideko / Bungeishunju)
Pendant une autre interview, elle a expliqué avoir changé d’outils pour dessiner Fire !, afin d’obtenir « un style plus brut, typique de l’époque ». Probablement une référence au gekiga, ce mouvement artistique qui prônait entre autres un plus grand réalisme et qui s’est ensuite répandu dans le manga mainstream. En tous cas, l’autrice avait consciemment mis de côté le style plus doux de ses œuvres précédentes, pour que son dessin serve mieux l’histoire qu’elle allait raconter. Quitte à s’éloigner d’une esthétique qu’on identifie immédiatement comme du shôjo.
Interrogée sur le manga contemporain, elle a aussi précisé : « Je suis déçue que les mangas soient toujours autant divisés entre mangas pour filles et mangas pour garçons (…). J’espère que le manga deviendra un univers où chacun pourra s’exprimer librement. Je serais ravie si, un jour, il n’est plus cloisonné par genres et devient encore plus libre ».

Réédition de 2023 aux éditions Bungeishunju
Le mot de la fin revient à la grande Moto Hagio, qui ne disait pas autre chose lors de sa venue au festival d’Angoulême, en 2024 :
« Un journaliste anglais m’a un jour demandé pourquoi l’éditorial était scindé entre revues pour hommes et pour femmes. Je n’ai toujours pas trouvé la réponse. Séparer les genres est très ancré dans la société japonaise, ce que je ne comprends toujours pas même si c’est intéressant à observer. Avec le temps, des hommes ont fait l’éloge de mes mangas… en avançant que ce ne sont pas des shôjo ! Leur grille de lecture est fondée sur les mangas destinés aux garçons et aux hommes adultes, en réalité ils ne savent pas lire les shôjo. J’aurai préféré que mes œuvres leurs plaisent pour ce qu’elles sont. C’est donc le shôjo qui se retrouve confronté à ce genre d’incompréhension, pas spécialement moi ».
MIC DROP !
Cet article a été intégralement rédigé en écoutant Jefferson Airplane, Scott Walker, Manfred Mann et bien sûr Pink Floyd. Des artistes de rock qui ont touché la gloire bien avant ma naissance et que je n’écoutais pas du tout à quinze ou dix-huit ans. Ce ne sont pas les mêmes codes, pas les mêmes atmosphères. Mais c’est tellement bon, d’aller creuser dans l’histoire de la musique, dans les décennies précédentes, il y a une infinité de découvertes incroyables à faire, et des fils invisibles à suivre. Et c’est pareil pour le manga ! En France, on entrevoit à peine l’immensité du manga féminin des années 1960 à 1980. Chaque sortie est une prise de risque pour sa maison d’édition. Il ne faudrait pas que tout s’arrête.
Scénario et dessin : Hideko Mizuno
Éditeur : Akata
Tome 1 disponible
Prix : 21,90 €

