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Interview

Minetarô Mochizuki à cœur ouvert

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Tokyo Kaido © Minetaro Mochizuki / Kodansha

Interview bonus ! Vous avez peut-être manqué l’interview de Minetarô Mochizuki dans le Coyote Mag n°81 ? Pas de panique, nous mettons aujourd’hui à votre disposition l’entretien complet entre le mangaka et notre journaliste Laurent Lefebvre. Prêt à découvrir des réponses inédites de l’artiste ? Suivez le guide !

© 2013 Minetaro MOCHIZUKI, Shugoro YAMAMOTO All rights reserved.

Angoulême, janvier 2019 : on rencontrait pour la seconde fois Minetarô Mochizuki. Après notre article dans Coyote Mag n°81, on glisse ici en bonus l’intégralité de l’interview. En plus de propos restés inédits, cet entretien permet de mieux connaître à la fois l’homme et l’artiste derrière DRAGON HEAD, TOKYO KAIDO et CHIISAKOBÉ. Une personnalité cérébrale et sensible, pourtant capable de traits d’humour fulgurants et de livrer toutes les clés permettant de comprendre ses mangas.

Repères

Né en 1964, Minetarô Mochizuki fait ses débuts à l’âge de 22 ans avec BATAASHI KINGYO, romance d’apprentissage sur fond de natation. Il verse ensuite dans la comédie féroce et décalée à tendance gangsta (BAIKUMEN). Ses mangas sont remarqués, sans pour autant lui apporter un succès confortable. Sur conseil de son éditeur, Mochizuki s’essaye à l’épouvante avec LA DAME DE LA CHAMBRE CLOSE (1993). Deux ans plus tard, il déclenche le séisme DRAGON HEAD, angoissant thriller de survie devenu un classique. Jusque là, il a posé son empreinte sur des registres en vogue dans les années 1990 mais il se sent prisonnier des attentes des lecteurs et des éditeurs. MAIWAI (2003) marque une première rupture : ce récit d’aventures rocambolesques est une bouffée d’oxygène. Et c’est avec TOKYO KAIDO (2008) puis CHIISAKOBE (2012) qu’il renaît. Son style, métamorphosé, tend vers l’épure. Après l’adaptation du film L’ÎLE AUX CHIENS, il publie cette année FREDERICK, récit du voyage d’un jeune Japonais vers l’Europe.

« Pour la plupart des Japonais, je ne suis pas un auteur de mangas sérieux »

Tout se passe bien pour vous au Festival d’Angoulême ?

Oui, je commence enfin à me sentir un peu détendu et à prendre du plaisir !

Lors de notre première interview, à Angoulême en 2016, vous disiez ne pas être à l’aise en public. Vous êtes de retour, on peut en déduire que cela a changé ?

Non, c’est chronique chez moi, j’ai toujours autant de mal à discuter avec des inconnus. Mais j’espère avoir grandi un peu et être en mesure de donner des réponses intéressantes à vos questions.

Tokyo Kaido © Minetaro Mochizuki / Kodansha
Il y a trois ans, on vous a longuement interrogé au sujet de CHIISAKOBÉ, du coup on va surtout parler de TOKYO KAIDO. D’autant plus que ce manga marque un tournant, voire une rupture : votre dessin est métamorphosé, vous expérimentez des compositions de planches, où chaque détail compte, notamment la gestuelle des personnages. Bref, toutes ces qualités que l’on retrouve ensuite dans CHIISAKOBÉ, sont déjà en germe dans TOKYO KAIDO…

Oui, on peut dire cela et… (Il réfléchit un moment). Excusez-moi je voulais commencer une explication mais je ne suis pas sûr… Ne vous inquiétez pas, cela m’arrive souvent (rires).

Je comprends, personnellement j’ai dû apprendre à parler moins vite et à aller au bout de mes phrases et de mes idées. Avant j’avais le sentiment qu’on ne comprenait rien à ce que je disais…

Moi aussi, les gens ont du mal à me suivre. Mais arrêtez s’il vous plaît, j’ai l’impression que vous essayez de me consoler (tout le monde éclate de rire).

Revenons-en à TOKYO KAIDO : comment est née cette série, centrée sur des enfants et des adolescents atteints de troubles neurologiques, qui font de leur vie un enfer tragi-comique ?

Ce manga est né à un moment de ma vie où les relations sociales me pesaient. J’avais envie de dessiner une histoire qui parle de s’accepter, d’accepter d’être différent des autres. Tous les personnages de TOKYO KAIDO font face à ce problème et au fil de l’écriture je me suis posé une question : à quel point leur différence relève d’une originalité du caractère ou bien d’une forme de pathologie, que la neurologie pourrait expliquer ? Cette réflexion, j’espérais la transmettre à travers le dessin et une mise en abîme, avec un manga dans le manga (Hashi, le premier rôle, dessine un manga qui exprime sa vision du monde, nourrie de ses doutes et de son mal-être – Ndr).

« TOKYO KAIDO est né à un moment de ma vie où les relations sociales me pesaient »

Hashi était-il le personnage central dès le début de l’écriture ? Parce que dans le fond, Hana aurait pu tenir ce rôle…

Oui, il avait cette position dès le début. J’avais tout en tête avant la publication, l’intrigue, les personnages et une idée assez précise de la fin.

Chaque personnage doit vivre avec un trouble psychologique ingérable. Hashi, pour sa part, ne peut pas s’empêcher de dire ce qu’il pense, même ses pensées les plus intimes, choquantes ou grossières… On se retient tous de dire certaines choses, vouliez-vous que l’on s’identifie à lui ?

Je considère les humains comme des êtres culturels, des êtres qui se définissent à travers le langage. C’est particulièrement vrai au Japon, où l’on différencie « honne », le sentiment véritable que l’on ressent à l’intérieur de soi, et « tatemae », le sentiment qu’il convient d’afficher en public. Cette dualité a de bons et de mauvais côtés, car si on n’exprime pas notre sentiment profond, c’est également par considération envers les autres. Hashi est un symbole de tout cela.

Comment vivez-vous cette dualité au quotidien ?

Il est vrai que je suis une personne assez fragile, si on me parle avec trop de franchise cela risque de me blesser, alors je préfère la manière détournée.

Les paroles que Hashi assène à son entourage sont blessantes et crues, à tel point qu’elles en deviennent hyper drôles…

Oui, je voulais trouver un équilibre entre le sérieux des thèmes de l’histoire et l’humour. C’est pourquoi je vous inflige ce genre de personnages et les situations dérangeantes qu’ils vivent (rires).

Tokyo Kaido © Minetaro Mochizuki / Kodansha
Vous ne laissez rien au hasard dans TOKYO KAIDO et CHIISAKOBE, chaque détail est réfléchi. Est-ce que l’humour relève de la même démarche, c’est à dire la recherche d’un effet précis ? Ou bien est-ce plus spontané ?

C’est effectivement très réfléchi et intentionnel quand j’introduis de l’humour.

Le trouble de Hana – elle est littéralement assaillie par des orgasmes incontrôlables et aléatoires – amène des situations très gênantes. Et là on ne sait plus sur quel pied danser, on a envie d’en rire, en même temps on peut éprouver de la compassion, ou bien juste un malaise… Aviez-vous anticipé ces réactions confuses ?

Ah, je ne sais pas si c’est mon sens de l’humour, mais j’ai souvent envie de dessiner des situations qui peuvent gêner les lecteurs. Par exemple, pour la couverture du second tome j’ai dessiné Hana dans une position un peu embarrassante et ce serait drôle que des lectrices soient gênées de l’acheter à cause de cette illustration. Mais au-delà de ça, je voudrais surtout que les lecteurs soient troublés dans leurs valeurs, dans ce qu’ils tiennent pour acquis. Ce serait intéressant que chacun interprète les personnages en fonction de son vécu.

Vous avez souvent dissimulé le visage et le regard de vos personnages masculins. Tatouage tribal (DRAGON HEAD), lunettes de soleil (MAIWAI), barbe envahissante (CHIISAKOBÉ) et bien sûr les cheveux de Hashi. Pourquoi ?

Les hommes que je dessine dans mes mangas sont comme les héros de romans d’initiation. C’est dans cette dimension que j’écris leurs rôles. Dans CHIISAKOBÉ, Shigeji se demande sans cesse, en son for intérieur, comment vivre en homme accompli. Au moment où cette question émerge à la surface, je peux dessiner son visage. Dans TOKYO KAIDO, Hashi est lui aussi un homme qui ne s’est pas encore accompli, il a besoin d’apprendre, de grandir. C’est pour cela que j’ai dissimulé ses traits derrière ses cheveux. Comme Shigeji, il se dérobe au regard des autres et paradoxalement, cela me permet de mieux exprimer leurs sentiments – et aussi leur innocence – à travers la mise en scène et certains détails.

Des détails tels que les vêtements ?

(Après un temps de réflexion) Pour CHIISAKOBÉ, quand j’ai lu le roman de Shûgorô Yamamoto, j’ai trouvé que Shigeji était très direct, son tempérament est aussi sec que le son d’une tige de bambou que l’on casse. Comment transposer à notre époque, de façon réaliste, un personnage masculin qui appartient tellement à une autre époque (L’ère Edo – Ndr) ? J’ai donc choisi d’en faire un homme plus sensible, plus contemporain. Mais il fallait aussi que je transmette sa sensibilité, sa candeur, et après y avoir réfléchi j’ai décidé de lui donner cette allure de hipster. C’est, dans le fond, ce que je fais toujours : je ressens le caractère des personnages et même si je me pose beaucoup de questions à leur sujet, cela guide la création du look, des attitudes. Et à travers tous ces détails, les lecteurs peuvent ressentir à leur tour leur personnalité.

© 2013 Minetaro MOCHIZUKI, Shugoro YAMAMOTO All rights reserved.
En France, vos mangas les plus connus sont DRAGON HEAD et CHIISAKOBÉ, qui ne sont au final qu’une partie de votre univers. On a l’impression que vos talents humoristiques, par exemple, sont quasiment passés sous silence…

Il est vrai que suite à LA DAME DE LA CHAMBRE CLOSE et DRAGON HEAD, on me voyait sans doute comme un auteur d’épouvante en France, et j’ai un peu vécu la même chose au Japon. Si on approfondit la comparaison entre épouvante et humour, finalement ces deux registres ne sont pas si éloignés, il s’agit à chaque fois d’avoir une vision forte des choses. Au Japon, je pense qu’aujourd’hui les lecteurs ont une image différente de mes mangas.

Vos autres talents sont mieux connus et reconnus ?

La plupart des Japonais ne me considèrent pas comme un auteur de mangas sérieux.

C’est quoi, un auteur de mangas sérieux au Japon ?

C’est une question trop difficile… En tous cas on me voit plus comme un auteur qui possède deux facettes, un recto et un verso.

On évoquait plus tôt TOKYO KAIDO comme une œuvre charnière, d’un point de vue artistique. Mais pas seulement : c’est avec ce manga que vous vous sentez libéré de contraintes éditoriales qui ont pu vous peser. Notamment sur DRAGON HEAD, qui selon vous aurait été moins long et porté sur l’action si vous aviez eu les mains libres…

Avant TOKYO KAIDO, il y avait des aspects que je voulais contrôler mais qui m’échappaient. Je ne peux pas trop m’étaler là-dessus en présence d’un professionnel de l’édition (son éditeur assiste à l’entretien mais c’est surtout un trait d’humour – Ndr), toutefois il est vrai que j’ai connu ce genre de conflits. Quand MAIWAI s’est terminé, je me posais des questions… Quelle est mon identité de mangaka ? Je sentais que j’avais besoin de changement, je ne voulais plus me sentir limité par l’image que des lecteurs et des éditeurs avaient de mes mangas. En même temps, je me posais des questions au sujet de mes compétences, de mon langage d’auteur de mangas. Il me fallait passer à autre chose et j’ai fait évoluer mon dessin, de manière très marquée.

Un instant s’il vous plaît… (Il marque une pause). Je voudrais revenir à votre question au sujet des vêtements : en fait, au moment de créer le design des personnages de CHIISAKOBÉ, j’avais à l’esprit la maxime « less is more » attribuée à Le Corbusier. Excusez-moi, c’est à ce rythme que mes idées vont et viennent…

« « J’ai sauté de joie quand on m’a proposé L’ÎLE AUX CHIENS ! »

Abordons L’ÎLE AUX CHIENS : comment s’est présentée l’opportunité d’adapter le film d’animation de Wes Anderson ?

Wes Anderson souhaitait qu’un manga voit le jour. Dans mon entourage, tout le monde sait que je suis un grand fan de ses films, j’aime son sens du détail, sa façon de caractériser les personnages pour que l’on sache immédiatement à qui on a affaire. J’ai sauté de joie quand on me l’a proposé !

A-t-il été compliqué de trouver une nouvelle approche de l’histoire ?

Cela n’a pas été facile, notamment parce que je faisais face à un univers déjà très abouti. Comment le réinterpréter, qui plus est dans un format beaucoup plus court (80 pages – Ndr) ? J’ai décidé de me recentrer sur le lien entre le chien Chief et Atari. Cette expérience m’a en tous cas beaucoup plu, c’était amusant de dessiner mon propre ressenti de l’œuvre de Wes Anderson. Même si j’étais un peu inquiet de la réaction de ses fans !

© by MOCHIZUKI Minetaro / Kôdansha
Il s’est passé trois ans entre CHIISAKOBÉ et L’ÎLE AUX CHIENS. Ce n’est pas si long mais on pouvait penser que vous reviendriez plus vite au manga, avec ce nouveau langage qui est le vôtre depuis TOKYO KAIDO.

J’ai travaillé sur autre chose entre-temps, notamment des illustrations pour un roman publié dans un grand quotidien, Mainichi Shimbun. Ces trois années ont vite passé, et de toute façon j’avoue tout faire avec une certaine lenteur, c’est naturel pour moi.

Propos recueillis par Laurent Lefebvre au Festival d’Angoulême, en janvier 2019.

Merci aux éditions Le Lézard Noir.

Traduction : Miyako Slocombe.

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