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Interview

INTERVIEW : Fe, créatrice de Love of kill

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Ça y est ! Le manga touchera à sa fin avec le tome 13 début juillet, puis un tome supplémentaire contenant des chapitres bonus sortira en septembre. Le temps de 79 chapitres, les deux héros de la série ont mué à de multiples reprises, sous la plume espiègle de la mangaka Fe.

Il faut dire que ce manga a été imaginé avec un flegme étonnant. À la base, il s’agissait de simples scénettes publiées en ligne et mettant en scène deux tueurs. De fil en aiguille, c’est devenu une série à part entière, le manga que l’on connaît. Toutefois, l’œuvre garde les traces d’une création très spontanée.

Tout démarre d’un dialogue que ne semble presque pas amener une suite : certes, Riang-Ha demande le 06 de Chateau en moins de dix pages, mais après ? Comment se recroiseront-ils alors qu’ils se connaissent à peine, et que Chateau est repoussée par les avances de Riang-Ha ? Les héros n’ont même pas d’objectif, au début du manga, on suit une succession de missions d’assassinat monotone.

Love of kill ©Fe 2019 / KADOKAWA CORPORATION

Mais la magie de Love of kill est que Riang Ha et Chateau, parfaits inconnus, finissent par avoir un lien plus intime, sans même que l’on réalise le moment exact où leur rapport change. Quelques faiblesses se dévoilent au fil de leurs échanges, et nous voilà investis dans la psychologie du duo. Quel est leur passé, qu’est-ce qui les a amenés à tuer ? On se met même à rêver que ces esprits torturés trouvent une porte de sortie, pour peu qu’ils arrivent à mettre en ordre leurs tourments…

Et tout cela s’enchaîne de façon si naturelle qu’on pourrait croire que tout est prévu. Pourtant, en interrogeant Fe lors de son passage à Japan Expo en 2024, on a constaté que la réalité est toute autre…

Au cours de cette interview sur Pixivision, vous dites avoir crée Riang-Ha et Chateau par simple envie de dessiner deux tueurs dans diverses situations, sans penser à les lier. Ce ton spontané est resté intact au final ?

En réalité quand j’ai obtenu une offre de sérialisation pour Love of kill, en tant que manga publié dans un magazine, j’avais quand même quelques idées en tête. Mais ça ne m’intéresse pas vraiment d’avoir une grande vision d’ensemble sur une série, j’aime plutôt imaginer les aventures qu’ils traverseront tout le long. J’ai donc pensé à différentes péripéties, qui pourraient correspondre à des chapitres. J’ai sans doute imaginé ainsi de quoi remplir trois ou quatre tomes. Et je me suis dit qu’après ça, j’avancerai selon la façon dont la série se sera construite jusque-là.

Au début de la série, aviez-vous à l’esprit des moments romantiques forts ?

Je ne sais pas si j’avais tant envie que ça de montrer des scènes émotives entre eux. Ce sont des adultes, ça m’embarrasse de dessiner des adultes qui montrent à ce point leurs émotions (rires). J’ai besoin qu’un prétexte les force à se livrer. Par exemple, que les deux héros se retrouvent contraints à s’abriter dans une même chambre, ou bien lorsque Riang-Ha sauve Chateau et inversement. La tension de ce genre de situations m’inspire, j’avais envie d’en dessiner dès le départ.

Certains personnages meurent assez vite, avez-vous eu des regrets à vous en « débarrasser » ?

En fait c’est plutôt l’inverse, il y avait des personnages que je voulais évacuer le plus rapidement possible. Je me demandais : « quand est-ce qu’il meurt celui-là » ? (rires). Et je n’ai pas de regrets à ce que Riang-Ha n’ait pas l’occasion de parler beaucoup à ceux qu’il tue avant leur décès. Ça crée des situations où l’on réalise que Riang-Ha a une certaine affection pour des personnages à qui il donne la mort, alors que ces derniers gardent jusqu’au bout une rancœur envers le héros. C’est un rendez-vous manqué, deux émotions parallèles qui ne se croisent jamais, et la mort montre que c’était le destin. Leur existence n’aurait pas pu avoir d’autre issue, ils étaient voués à ne pas s’entendre. Jusqu’au bout.

Love of kill ©Fe 2019 / KADOKAWA CORPORATION

Est-ce compliqué de mettre en scène un personnage comme Riang-Ha ? Vous n’avez pas peur que les lectrices et les lecteurs le trouvent trop menaçant ?

Non, par contre, je crains que beaucoup pensent qu’il manque de délicatesse (rires) ! Tel que je le vois, Riang-Ha distingue avec lucidité le bien du mal, et il saisit ce que ressentent les gens. Seulement, il tranche leur sort de façon radicale après les avoir jugés. J’écris ce personnage avec ce cheminement mental en tête, et je pense que les lecteurs arrivent à discerner cette logique en lui.

On a l’impression que vous aimez montrer des personnages qui ne s’entendent pas très bien avec Riang-Ha. On pense à Nikka, un assassin en conflit permanent avec Riang-Ha…

Je n’écris pas forcément mes personnages avec l’intention qu’ils soient en conflit avec Riang-Ha. J’avais créé Jinon pour qu’il soit ami avec lui, et pour qu’il soit son égal. Mais Jinon agit de façon trop chaotique, la discussion entre eux s’est avérée impossible au final. Il m’en fallait donc un autre pour tenir ce rôle d’allié. C’est ainsi qu’est né Nikka, comme un deuxième essai. Je n’avais pas prévu ce personnage au départ. Pour que cela fonctionne, cette fois-ci, j’ai pensé que Nikka devait se montrer plus ouvertement intéressé par l’idée de s’entendre avec Riang-Ha. Mais du coup, Riang-Ha le trouve trop collant, et fatalement des éclairs surgissent à nouveau. Les relations que j’écris évoluent comme cela, de façon organique.

Vos antagonistes ont aussi des instants de chaleur étonnants…

J’ai du mal à écrire des personnages totalement mauvais, je ne pense pas que cela existe dans la réalité. Par exemple, au cours d’une guerre, en fonction de la position de chacun, l’autre peut apparaître comme un ennemi ou non, mais il n’y a pas toujours un camp qui a forcément raison. Selon notre environnement, on peut voir les choses différemment et vivre les choses autrement.

Il y a de nombreux twists concernant l’identité de Riang-Ha, vous jouez avec des fausses pistes, elles étaient toutes prévues dès le départ ?

Je pense que beaucoup de mangakas fonctionnent ainsi mais en fait, plutôt que d’envisager l’écriture comme un trajet unique qu’il faut absolument tenir, on a tendance à poser beaucoup d’éléments qui ont le potentiel d’être développés, et on ne suit que certaines pistes sans forcément tout exploiter. C’est à l’auteur de faire les bons choix. Il faut imaginer plein de petites notes qui peuvent se relier de façon inattendue (l’éditrice de Fe, qui l’accompagne, confirme que c’est une façon de procéder qu’elle voit souvent dans le métier – Ndr).

À la base, j’avais pensé le nom de Riang-Ha comme un nom de code que plusieurs personnages pouvaient se transmettre, à travers plusieurs générations. Finalement c’est devenu plus subtil que ça, mais je n’avais prévu les différents personnages en jeu autour de ce nom au départ, seulement le Riang-Ha que l’on connaît.

Mais du coup, quel genre d’idées aviez-vous à l’esprit et que vous avez choisi de ne pas exploiter ?

Le personnage de Donny est exemple concret. J’avais une idée assez précise de son développement, mais au final je n’ai pas réussi à le mener là où je le voulais. En terminant son histoire, j’ai eu des regrets. Son récit n’a pas eu un poids satisfaisant, et je me suis demandée si c’était vraiment nécessaire qu’il soit là.

Love of kill ©Fe 2019 / KADOKAWA CORPORATION

Chateau est capturée à plusieurs reprises pour les besoins du scénario, ce n’est pas frustrant d’en passer par là ?

Si, effectivement, je trouve aussi que Chateau se fait capturer trop souvent dans Love of kill et j’en suis désolée (rires).

Chateau a du mal à se souvenir de son enfance, elle lutte avec sa mémoire. Ce n’était pas compliqué de mettre en scène un tel puzzle, et d’organiser le scénario ?

Bien que morcelés ou troubles, je n’ai pas eu de mal à écrire les souvenirs de Chateau. Le souci, ça a été de montrer son état émotionnel quand elle réalise certaines vérités qu’elle avait enfouies en elle.Il y a un moment où je voulais faire ressentir la crise de panique que Chateau traverse en m’exprimant par mon dessin, plutôt qu’avec un texte qui expliquerait que ses sentiments remontent d’un coup à la surface.

Je me suis un peu acharnée avant d’obtenir le bon résultat. Je suis quelqu’un qui a du mal à exprimer ses idées, mais j’ai en tête une vision précise à transmettre. Je m’acharne donc pour faire sortir cette image bloquée dans mon cerveau. Comme je tiens à une idée et rien d’autre, je reste devant ma feuille blanche jusqu’à que ça sorte, je ne dessine pas plusieurs essais.

Il y a-t-il un passage où vous pensez avoir particulièrement bien délivré l’émotion que vous aviez en tête ?
Il faut se tourner vers les derniers tomes pour trouver les scènes ou je pense que j’exprime le mieux ma vision. Par exemple, les scènes finales avec le personnage de Seung Woo.

Dans les apartés entre les chapitres, vous dites vouloir dessiner votre manga comme s’il s’agissait d’un film, mais est-ce qu’il y a des choses que vous ne pouvez faire qu’en manga ?

La différence avec les autres arts visuels, c’est que l’on demande au lecteur d’un manga de tourner la page. Prenons par exemple la scène ou Chateau est en état de choc, dont on parlait tout à l’heure. Pour bien marquer le moment où elle parvient à faire sortir cette émotion, et montrer que son état d’esprit a changé une fois cette épreuve surmontée, j’ai séparé l’avant et l’après d’un changement de page symbolique. C’est un tournant où le personnage devient plus ouvert envers les autres.

Love of kill ©Fe 2019 / KADOKAWA CORPORATION

Avant de devenir mangaka, vous avez publié sur Pixiv des fanarts de vos séries préférées. Souvent des titres d’action, comme L’Attaque des Titans ou Hunter X Hunter. Où avez-vous puisé l’inspiration pour écrire de la romance ?

En fait, je n’ai pas de sources d’inspiration directes pour écrire le sentiment amoureux, mais mes lectures m’ont appris à me projeter. Par exemple en lisant un manga, je flashe sur un personnage et je veux que ce soit lui le principal. Ou alors je me sens impliquée par tel autre personnage et je veux qu’il trouve le bonheur. Imaginer ces personnages évoluer de leurs rôles de base, cela m’inspire. J’ai lu certains shôjo ceci dit, mais surtout des titres anciens. Et j’avoue que le travail de CLAMP m’a marqué.

On voit d’ailleurs quelques pages de manga sur votre profil Pixiv…

Oui, c’était ma première véritable expérience de dessin sous la forme de cases de manga. Je plaçais des personnages dans des scènes courtes, de quelques pages. Chaque jour, les internautes me demandaient de dessiner mes personnages dans telle ou telle situation. Je pense que c’était formateur d’écrire ces différentes interactions qui s’expriment en un instant.

Sur Pixiv, de nombreux artistes pratiquent le shipping, qui consiste à imaginer des personnages d’une série en couple. Cela vous a inspiré ?

Non, j’utilisais Pixiv avant tout pour poster mes propres dessins et je ne regardais pas forcément ce que les autres faisaient.

Vous avez dessiné beaucoup de fanarts de Kurapika de Hunter X Hunter, vous pensez que ça a été une inspiration pour écrire Riang-Ha ?

Non, en tout cas pas de façon consciente (rires).

Propos recueillis a Japan Expo 2024 par Ifté. Merci aux éditions VEGA pour avoir organisé cette rencontre.

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