Manga
INVITATIONS : des inédits de Jirô Taniguchi font surface
Et c’est un précieux complément aux rééditions récentes, chez Casterman, de Quartier lointain, Un zoo en hiver ou encore le plus historique et littéraire Au temps de Botchan.

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Recueil d’un peu plus d’une centaine de pages, Invitations abrite deux histoires et il s’agit des dernières créations de Jirô Taniguchi, avant son décès en février 2017. La seconde, Feux d’artifice, est d’ailleurs un manga inachevé, publié en l’état avec l’accord de la famille du mangaka – les dernières planches ne sont pas encrées, ce qui n’a rien de regrettable. En plus de mettre en quelque sorte à nu le dessin de l’auteur, ces crayonnés témoignent, de belle manière, de la disparition de l’auteur, qui travaillait sur ces planches quelques jours avant sa mort.
Pour cette adaptation d’une nouvelle de l’écrivain Hyakken Uchida, le mangaka a expérimenté au niveau graphique. Les décors réalistes et précis dont on avait l’habitude laissent la place à des champs de roseaux et à des motifs de vagues qui se superposent de façon irréelle. Une invitation à basculer dans une atmosphère onirique inquiétante, à la suite d’un homme qui chemine à pied vers le port d’Ushimado. Il n’atteindra peut-être jamais son but, après avoir rencontré une femme énigmatique…


Feux d’artifice (© PAPIER/Jiro Taniguchi)
Si l’ensemble des planches laissent une impression dépouillée, elles n’en sont pas moins minutieuses pour installer une sensation troublante, à mi-chemin entre voyage intérieur pour le protagoniste et lente descente vers un ailleurs, peut-être hors du temps. Ce qui nous mène tout droit à la dernière partie du récit. Sans dévoiler le fin mot de l’histoire, Taniguchi a adapté son dessin et son découpage, afin que chaque instant de cette adaptation soit singulier. Et peut-être afin de donner plusieurs lectures possibles du scénario.


Feux d’artifice (© PAPIER/Jiro Taniguchi)
Avant Feux d’artifice, point final du recueil, il y a les deux chapitres de Quelque part, où l’on retrouve un thème devenu célèbre dans la bibliographie du mangaka : un homme déambule et observe autour de lui, comme dans L’Homme qui marche, avec cependant de notables différences.
Quelque part se déroule à la toute fin du 19ème siècle, et Taniguchi n’a pas choisi son protagoniste au hasard. Il s’agit de Lafcadio Hearn, journaliste et écrivain britannique qui fut l’un des premiers à transmettre la littérature et le folklore du Japon en occident, notamment les yokai. Lafcadio Hearn et son épouse se promènent à Tokyo, qui à cette époque assemble deux mondes : les vues paisibles des quartiers traditionnels, et le brouhaha d’une ville propulsée vers la modernité, où se répandent les architectures occidentales.


Quelque part (© PAPIER/Jiro Taniguchi)
Le récit glisse vers le fantastique, quand Lafcadio Hearn est comme hanté par d’étranges histoires, qui viennent se mêler à ses réflexions et à ses pas. Si Feux d’artifice est un manga riche sur le plan des symboles, Quelque part l’est tout autant sur le plan culturel et historique, en mettant en miroir deux facettes du Japon de l’époque, à la fois à travers les décors, les conversations et le surnaturel.
Ce recueil soulève un mélange d’admiration et d’amertume. Invitations montre à la fois le degré de maîtrise absolu que Jirô Taniguchi avait du manga, et qu’à bientôt 70 ans il n’avait rien perdu du désir d’apprendre et de tenter de nouvelles approches, qui a guidé toute sa carrière. Mais on ne saura jamais ce dont il aurait été capable, avec quelques années de plus à vivre.
Scénario et dessin : Jirô Taniguchi
Éditeur : Casterman
Recueil disponible
Prix : 20 €
Pour compléter cette rapide présentation des dernières œuvres du maître, on partage ici une interview de Wladimir Labaere, directeur de la collection manga des éditions Casterman.
Jirô Taniguchi est un auteur unique dans le paysage du manga. Qu’est-ce qui fait de lui un passeur entre l’Orient et l’Occident ?
Jirô Taniguchi a découvert très tôt la bande dessinée occidentale. Il a été tellement impressionné qu’il a cherché à se procurer des albums alors qu’à cette époque le genre était introuvable au Japon. C’est en les lisant, notamment les albums de Guido Crepax ou bien ceux de Jean Giraud, que Taniguchi dit avoir compris la force que pouvait avoir l’image et le dessin, là où le manga mettait surtout l’accent sur le récit. Les cadrage et les découpages, le rythme et le sens du détail d’auteurs européens ont alors nourri son propre travail.
Ainsi, tout en étant dépaysé par les récits de Taniguchi, qui reste avant tout un mangaka, le lectorat occidental ne s’est pas heurté à certains codes du manga parfois déroutants pour les profanes ou les lecteurs occasionnels de bande dessinée. Mais ce qui explique sans doute encore plus le succès de Taniguchi en langue française, c’est son talent pour mettre en scène l’intime, le quotidien et les relations familiales, d’une manière universelle et finalement assez rare en Occident.

Quelque part (© PAPIER/Jiro Taniguchi)
Pourquoi, à partir de 2020, avoir entrepris de rééditer l’œuvre de Jirô Taniguchi dans le sens de lecture japonais ?
Au départ, Casterman publiait les récits de Taniguchi adaptés pour le sens de lecture occidental. Cela a toujours été fait avec son accord. Quand il fallait parfois ajuster, redessiner certaines choses, il mettait très volontiers la main à la pâte. Il était conscient que cette transposition participait à l’ampleur de son succès en français. Mais il a toujours pensé qu’il y avait quelqu’un entre lui et son public, entre son dessin et les lecteurs. En tant qu’auteur, ça le travaillait. Par ailleurs, nous savions que le public était maintenant prêt à cette petite gymnastique intellectuelle qui consiste à lire « à l’envers ».
Tout cela a mené à la création de « Taniguchi comme en VO », qui propose aux lecteurs francophones une expérience de lecture au plus proche de celle du lecteur japonais. Même si Casterman n’est pas l’éditeur exclusif de Taniguchi en français, nous essayons avec cette collection de constituer un fonds raisonné, avec des livres appelés à rester. Nous faisons réviser et parfois retraduire les textes, scanner à nouveau les planches originales et dans certains cas nous ajoutons des préfaces ou des inédits qui font écho au récit principal.
L’intérêt était également de réinscrire Taniguchi dans son contexte originel. S’il est souvent considéré comme le plus occidental des mangakas et qu’il jouit d’une plus grande notoriété en France qu’au Japon, il n’en reste pas moins un auteur japonais. Il était temps de respecter ses spécificités.

Feux d’artifice (© PAPIER/Jiro Taniguchi)
Quelle est la genèse éditoriale d’Invitations ?
La dernière fois où nous, ses éditeurs chez Casterman, avons vraiment pu discuter avec Jirô Taniguchi, c’était en novembre 2014 lors d’un voyage au Japon. Au détour d’une conversation, cet homme réservé, assez pudique, nous avait dit : « J’aimerais bien faire L’Homme qui marche mais avec des yôkais, un peu comme Lafcadio Hearn. Est-ce que vous connaissez Lafcadio Hearn ? ».
L’idée a mûri. Et puis il y a presque dix ans maintenant, une anthologie de Taniguchi est parue au Japon. L’ayant droit de Taniguchi, son ancien éditeur et ami, me l’a donnée, tout en me disant qu’il ne pensait pas que ça serait intéressant éditorialement pour la France. Effectivement, elle était composée de récits déjà publiés dans notre pays comme La montagne magique. Mais, au milieu, il y avait ces inédits. Les publier immédiatement après la mort de Taniguchi aurait été précipité ; cela n’aurait pas été leur rendre justice ni leur faire honneur. Mais nous ne voulions pas non plus attendre les dix ans de sa mort, ce qui aurait été un peu indélicat. Le déclic final, c’est l’exposition « Jirô Taniguchi. Portrait lointain » qui aura lieu à la Fondation Folon en Belgique, du 17 octobre 2026 au 14 février 2027. Ce sera le bon moment, le bon contexte.
Propos extraits du dossier de presse qui accompagne la sortie d’Invitations. Remerciements à Hélène Ullmann (éditions Casterman).

Site de la fondation Folon (capture d’écran)

