Manga
Baptism : l’horreur chimiquement pure selon Kazuo Umezz
Qui prétend aimer le manga d’horreur sans lire les chefs d’œuvre du maître de la crypte ? BAPTISM revient avec une nouvelle édition, en quatre tomes aux éditions Glénat.

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Pourquoi faire peur aux filles ?!
Disparu en 2024, à l’âge de quatre-vingt huit ans, Kazuo Umezz a été un protagoniste larger than life de l’histoire du manga. L’homme qui a creusé la cave et posé les fondations du manga d’horreur, avant de bâtir une incroyable bibliographie, était aussi chanteur de rock et amuseur public à la télévision nippone, parfois bizarrement costumé et jamais avare de blagues… ou d’une chanson à propos des méfaits de la diarrhée. Bref, l’auteur de certaines des pires frayeurs que la culture japonais a engendré avait un sourire de gosse vissé aux lèvres, et une énergie comique inattendue.



L’ami public n°1 au Japon
En 1974, les chapitres de Baptism étaient au sommaire du magazine shôjo Sho-Comi. Vous le savez peut-être déjà : ce sont les magazines destinés aux écolières et aux adolescentes qui ont développé le manga d’horreur à partir des années 1960.
Une ligne éditoriale qui peut sembler paradoxale, mais qui s’explique en fait très simplement. Les mangakas s’en prenaient systématiquement aux lectrices, à travers des héroïnes persécutées par des fantômes ou des mères meurtrières, car à cette époque il semblait acquis que les garçons refuseraient de lire une histoire où l’un d’entre eux serait mort de trouille, et donc humilié. Il faut resituer le contexte : les petiots rêvaient d’être des hommes, et des héros, pilotes d’avion ou de robots géants, et la culture allait dans ce sens.


©KAZUO UMEZZ / SHOGAKUKAN
La femme défigurée
Au cours de sa carrière, Kazuo Umezz a lancé des séries avec des concepts marquants et novateurs, par exemple Je suis Shingo, qui évoquait une conscience artificielle hors de contrôle… en 1982 ! Avec Baptism, il œuvrait dans une horreur plus franche et plus directe, qui vous chope par la nuque pour vous montrer jusqu’où le récit peut descendre dans les strates inférieures de l’enfer.
On y suit Sakura, une écolière qui vit seule avec sa vieille mère, Izumi. Autrefois, Izumi était une grande star de cinéma, mais son cerveau a vrillé à cause de l’apparition des premières rides et de tâches disgracieuses sur son visage. La petite ignore tout de cette autre vie, mais la folie de sa mère va vite la rattraper, car Izumi a des plans atroces en tête pour elle et sa fille…


©KAZUO UMEZZ / SHOGAKUKAN
Cette folie rampe puis éclate comme une tumeur trop mûre dès le premier tome. Umezz déploie ce qui a fait une grande partie de son succès, artistique et commercial : une intensité graphique et narrative totale, une histoire hurlante qui nous tétanise. Intensité des gestes d’une fillette saisie par l’effroi, intensité de l’encre noire qui noie et cisèle à la fois les planches, intensité de la narration qui enchaîne cocon familial toxique, horreur chirurgicale et épreuves psychologiques brutales. Pendant que l’on ressent une empathie désespérée pour Sakura, on observe avec fascination et dégoût le monstre maternel s’agiter.
Pas tranquille à domicile
Kazuo Umezz avait déjà créé des personnages de mères dangereuses / démoniaques, qui d’ailleurs ne sont pas exclusives à la culture manga (coucou Psychose, Carrie au bal du diable, Hereditary, etc.). Ceci dit, avec les 1100 pages de Baptism, il a pu aller au bout de ses idées, et réduire en un tas d’échardes le foyer familial, ainsi que les idéaux de l’amour maternel, de la beauté féminine et de la transmission entre parents et enfants.
Et puis, quelle peur est plus universelle que de se sentir menacé.e « à domicile », par celui ou celle dont on porte les gènes, alors que toute la société, toute notre éducation nous a rentré dans le crâne qu’il fallait les écouter et leur obéir ? Que c’est « pour notre bien » ? Selon Umezz, rien n’est moins sûr. Sous leurs airs de divertissement, bon nombre de ses mangas sonnaient aussi comme des avertissements. Plus complexes qu’il n’y paraît, ses œuvres s’appuient régulièrement sur une lutte opposant des adultes prédateurs (ou incompétents) et des enfant qui ne peuvent compter que sur eux-mêmes…

©KAZUO UMEZZ / SHOGAKUKAN
Lisez Baptism. Lisez les mangas de Kazuo Umezz. Fouillez chez Glénat Manga et chez Le Lézard Noir, avant qu’ils ne soient en rupture de stocks, et dans les médiathèques. Il faut aller au-delà du style graphique si vous le trouvez daté, et au-delà du prix de certains tomes si vous n’avez pas des fortunes à claquer tous les mois. D’une façon ou d’une autre, allez-y et vous pouvez commencer par un extrait généreux d’une centaine de pages sur le site des éditions Glénat !
Scénario et dessin : Kazuo Umezz
Éditeur : Glénat
Tome 2 à paraître le 18 novembre
Prix : 14,95 €

