Manga
Ceinture Noire
Une histoire d’adolescence au calme en banlieue, qui vire à la tempête, racontée à travers les arts martiaux. K.O prévu en deux tomes, aux éditions VEGA.

Tensions sur le tatami
Ceinture Noire n’est pas tout à fait un manga de sport et surtout pas un shônen. Le dessin est beaucoup plus orienté seinen et dans cette histoire, la victoire n’est ni un objectif suprême, ni une valeur absolue. On y suit avant tout le parcours de deux amis d’enfance. Sans en avoir conscience, ils arrivent à un tournant dans leur vie, qui se répercute sur leur pratique du judo.

Matis Montes © Vega, 2026
Pour Camille, le judo est aussi naturel que respirer. Elle est douée, les victoires s’enchaînent depuis toujours et elle est prête pour l’examen qui lui attribuera une ceinture noire. Mais, il y a un « mais ». Camille se pose des questions et bien qu’elle ait des amis, elle n’a personne avec qui partager ses doutes : désire t-elle vraiment continuer le judo, ou bien suit-elle simplement des rails, pour se conformer aux attentes de son entourage, c’est à dire ne pas « gâcher » son talent et son avenir dans la compétition ? Elle peut devenir quelqu’un à travers le judo, mais Camille veut-elle devenir cette adulte-là ?

Matis Montes © Vega, 2026
Son pote Yanis n’a pas son talent, mais il compense par son sérieux et il s’accroche pour être certain d’accéder bientôt à la ceinture noire. On sent qu’il a suivi le chemin ouvert par Camille depuis l’enfance, et qu’il a bossé dur pour coller aux performances de son amie. Quand Camille commence à dériver, la vie quotidienne et les motivations de Yanis sont mis à l’épreuve. On peut déjouer une saisie au judo et contrer une projection, par contre, une fois lancés, on ne stoppe pas les sentiments.

Matis Montes © Vega, 2026
Corps et esprit
Les premières planches nous plongent en immersion dans un lycée et même si on croise régulièrement les potes, l’entraîneur, les parents et les petits frères et sœurs, le récit se resserre sur Camille et Yanis. Il y a de belles séquences de judo dans Ceinture Noire, quelques mouvements spectaculaires et des visages crispés par l’effort. Mais peu importe l’issue des affrontements, en fait.

Matis Montes © Vega, 2026
Pour son premier manga, Matis Montes voit plus loin : à travers la lutte des corps, la tension musculaire et les regards, il dévoile comment évolue la relation entre ses deux personnages principaux. Lors des premiers entraînements et des premiers combats, on comprend tout de suite que leur respect mutuel est sincère, et que Yanis a une certaine admiration envers Camille. Plus loin dans ce tome, l’atmosphère, les cadrages et les mouvements vont changer et raconter une autre histoire, d’autres émotions. C’est là un bel exercice de mise en scène, au service de l’évolution des personnages et des enjeux qu’ils portent :
« Ceinture Noire est vraiment une histoire d’êtres humains avant d’être une histoire de judo. Les scènes d’entraînements servent à exprimer ce qu’ils ne se disent pas. Je voulais retranscrire, sur le tatami, leur évolution psychologique. Je n’aurais pas pu écrire et dessiner un pur manga de sport. Déjà, je n’en ai pas lu tant que ça, en plus je ne suis pas intéressé par ce storytelling très shônen, avec une mentalité hyper compétitive, etc. »
(Matis Montes)

Matis Montes © Vega, 2026
La poésie des réverbères
Ceinture Noire est aussi un portrait réaliste de la vie en banlieue, et débarrassée de tous les clichés habituels. L’énergie passe par les personnages de lycéens et les enfants, le calme est insufflé par les décors urbains, quand l’auteur laisse la ville respirer en double page en s’appuyant sur les souvenirs de son adolescence à Fontenay-sous-Bois. Une atmosphère particulière se dégage de ses décors, un mélange de spleen, de solitude et de tranquillité :
« Je n’étais pas du tout malheureux à Fontenay-sous-Bois. Mais je pense que quand on passe sa jeunesse en banlieue, on a des rêves, on a tous envie de concrétiser des projets et de s’en sortir, et ça vient avec une certaine mélancolie. Dessiner fidèlement ces paysages, la ville, et aussi les rapports familiaux, c’était important pour moi »
(Matis Montes)

Matis Montes © Vega, 2026
Matis Montes exploite ici une fibre à mi-chemin du manga et du roman graphique. « Roman graphique », c’est une catégorie un peu floue et un peu… bidon, qu’on utilise ici faute de mieux. Le terme devient populaire dans les années 1980, pour désigner des bandes-dessinées qui sortent du format habituel (par exemple, les 44 planches d’un album de Spirou ou de Lucky Luke). Repris par les médias généralistes, il désigne souvent des bandes-dessinées sur des sujets de société ou intimes, mais c’est aussi un moyen de la jouer intello et de ne pas dire « BD » (qui serait un truc pas terrible du point de vue artistique…).
Personne ne colle cette étiquette sur le manga Look Back de Tatsuki Fujimoto, ou sur le comics Daredevil – L’homme sans peur de Frank Miller et John Romita Jr, alors que ce sont des objets graphiques et narratifs sophistiqués. Tout ça pour dire (quoi, comment ça je divague ?) que Ceinture Noire est du même bois, l’image révèle des non-dits, des sentiments et des états psychologiques qui ne sont pas forcément expliqués par des mots.

Matis Montes © Vega, 2026
Le premier tome de Ceinture Noire m’a cloué sur le canapé. Attiré par une atmosphère qui m’a rappelé du Taiyou Matsumoto (une des influences qu’assume l’auteur), je n’imaginais pas découvrir une première œuvre aussi forte et sincère. Pour en savoir plus, vous pouvez lire l’interview complète avec Matis Montes que j’ai publié chez les copains de Journal du Japon.
PS : dédicace perso aux chats de la rue Montesquieu à Fontenay-sous-Bois, circa 1988. On a bien rigolé, vous étiez au top.
Auteur : Matis Montes
Éditeur : VEGA
Tome 1 disponible / Tome 2 (fin) en septembre
Prix : 12,50 €

