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Manga

Gekiko Kamen

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L’auteur de Shigurui livre un seinen passionnant et inquiétant, où l’héroïsme prend des virages inattendus. Deux tomes disponibles chez Meian pour cette série en cours.

Quand Takayuki Yamaguchi a été publié une première fois en France, il y a vingt ans, le terme « hardcore » a trouvé une nouvelle définition. L’ultra violence et la cruauté de Shigurui ont fait l’effet d’un électrochoc. Mais pour un public averti, au fil des tomes le mangaka livrait avant tout une réflexion personnelle et pertinente à propos du Japon féodal : démontrer que les samouraïs étaient à la fois prisonniers et contributeurs d’une forme de sadomasochisme social.

L’auteur dessine sans retenue et avec Les 7 ninjas d’Eifu (également disponibles aux éditions Meian), la tension et la douleur montaient encore d’un cran, mais là aussi, le sang n’a jamais été versé gratos, juste pour le plaisir d’éclabousser les fans du genre, et de vendre du papier.

Pour sa dernière série en date, toujours en cours de publication au Japon, Takayuki Yamaguchi a cependant levé le pied sur le body horror, tout en se livrant à un autre genre de radicalité… par amour du tokusatsu.

©2025 Takayuki YAMAGUCHI / SHOGAKUKAN

Le tokusatsu englobe plusieurs genres cinématographiques et télévisuels nippons qui reposent sur des effets spéciaux. Par exemple, les films de kaiju (Godzilla), les kyodai heroes (Ultraman) et metal heroes (Space Sheriff Gavan), les sentai (Himitsu Sentai Goranger), etc. Bref, une production foisonnante depuis les années 1950, toujours hyper bien fournie au Japon de nos jours, et dont on parle dans chaque numéro de Coyote Mag avec notre rubrique Henshin.

Qui a crié « transmutation » ?!

Takayuki Yamaguchi est un véritable passionné de tokusatsu et Gekiko Kamen est en partie un hommage aux artistes et aux artisans qui ont donné vie à cette culture. Mais si ses souvenirs d’enfant, fasciné devant sa télévision, planent sur certaines scènes, ne comptez pas sur lui pour s’en tenir là et vous offrir un bonbon nostalgique.

Otoya Jissôji a bientôt la trentaine mais il n’en a rien à cirer de mener une vie « normale ». Il semble même traverser sa propre existence avec un détachement total, et gère ses contacts avec autrui en débitant des phrases creuses, préparées à l’avance chaque matin. Tout est planifié, presque automatisé, dans un quotidien sans aucun relief. L’imprévu arrive sous forme de faire-part : un vieux copain de fac, Akinori, est décédé.

Pour Otoya, le moment est venu de retrouver les quatre autres membres du club Toku Arts dont il était faisait partie à l’époque. Ensemble, ils se dévouaient corps et âmes à leur passion pour le tokusatsu, en fabriquant des costumes tellement réalistes qu’ils embarquaient des mécanismes pour reproduire IRL les exploits des héros du petit écran.

©2025 Takayuki YAMAGUCHI / SHOGAKUKAN

©2025 Takayuki YAMAGUCHI / SHOGAKUKAN

Cette réunion à l’occasion de funérailles est le point départ d’un manga en mode slow-burn, qui se joue sur deux lignes temporelles – la jeunesse des personnages, et leur âge adulte actuel. Peu à peu, on découvre leur passé et leurs personnalités, et ce qui a pu mener Otoya Jissôji a devenir cet homme froid, cette silhouette sèche et venimeuse taillée par des années de musculation au poids du corps. Et comment son obsession pour le tokusatsu a percuté son désir de justice… ou de justicier ?

Deux tomes parus à ce jour, mais déjà un impact inoubliable : Gekiko Kamen est mené avec une maîtrise impressionnante. À travers les souvenirs et le présent des membres du Toku Arts, Takayuki Yamaguchi déroule un exposé méticuleux du tokusatsu, sous tous les angles. Il évoque la conception des costumes, les idées que les designers y ont injecté, l’épreuve physique et mentale que représentaient les tournages pour les suit actors, etc.

Ces costumes, il nous amène à les observer de très près, allant jusqu’à décrire les systèmes de fermeture et de blocage des différentes parties. Gekiko Kamen est aussi une sorte de docu-fiction, car à partir de données réelles, l’auteur imagine en plus des dispositifs et des pièces mécaniques qui pourraient totalement exister. Et c’est fascinant.

©2025 Takayuki YAMAGUCHI / SHOGAKUKAN

Le récit prend également une tournure plus politique, en retraçant les origines du tokusatsu : la Seconde Guerre Mondiale, la capitulation du Japon, puis l’occupation par l’armée américaine entre 1945 et 1952, les crimes de ces soldats et les injustices vécues par le peuple, le choc de voir l’empereur déchu de son statut divin, etc. Takayuki Yamaguchi relie ainsi le tokusatsu à ces traumatismes historiques, ce qui prépare le terrain pour la suite de son manga… presque à notre insu.

Gekiko Kamen se dispense en effet de grands coups d’éclat, de point de bascule et autres révélations fracassantes. Autant de moyens habituels pour dynamiter un scénario et accrocher les lecteurs. Sa narration est bien plus sinueuse et subtile. L’auteur mêle sa radiographique du tokusatsu à celles de la société nippone et des relations fraternelles entre les membres du club Toku Arts.

©2025 Takayuki YAMAGUCHI / SHOGAKUKAN

Il est possible de ne pas se laisser totalement piéger, car certains thèmes sont assez évidents dès le début. Par contre, le mangaka a travaillé son suspens en installant les pièces du puzzle méthodiquement, quitte à les cacher dans une histoire qui s’avérait déjà captivante par le simple traitement apporté au tokusatsu.

Gekiko Kamen est dense, très singulier, abrasif et mené avec intelligence. Tout ce que j’aime dans le seinen, ça secoue, c’est inconfortable, mais au moins Takayuki Yamaguchi a challengé ma réflexion et mes émotions. Bravo l’artiste.

Auteur : Takayuki Yamaguchi
Éditeur : Meian
Tome 2 disponible
Prix : 9,95 €

Chef de rubrique manga et membre de la team Coyote Mag depuis une éternité. Né à l'ère Shôwa, toujours dans le game à l'ère Reiwa. Fan de Keisuke Itagaki comme de Mari Okazaki.

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