Interview
ONEIRA : INTERVIEW DE CAB (scénario) ET FEDERICA DI MEO (dessin)

Après une première histoire complète en quatre tomes, Oneira est de retour avec un nouveau cycle intitulé L’ère des souverains. Cet univers de dark fantasy, mené par une héroïne qui combat des cauchemars incarnés en monstres, a trouvé son public et peut donc redémarrer pour plusieurs nouveaux tomes ! Cab et Federica Di Meo reviennent ici sur la création du premier cycle (L’enfant cauchemar) et de leur univers.
« Une peur qui se répète me fait penser à la dépression en fait, ou bien à la paranoïa, quelque chose de profond qui peut nous ronger de l’intérieur et nous empêcher de dormir »
Qu’est-ce qui a déclenché l’écriture d’Oneira ?
Cab : Un métro londonien où j’ai tourné la dernière page d’Elric le nécromancien, un super roman de dark fantasy des années 1970. Je venais d’enchaîner avec deux autres romans, Le Sorceleur et L’Épouvanteur et j’avais très envie de raconter une histoire de dark fantasy, mais je n’avais pas le talent ni le temps nécessaire pour un roman. Et plus j’imaginais l’histoire, plus je voulais qu’elle ait une identité graphique, donc le manga s’est imposé très vite.
Il me semble que c’est Fullmetal Alchemist qui vous a amené vers le manga, mais d’autres séries ont-elles été des sources d’inspiration ?
Cab : C’est un chef d’œuvre, je ne sais pas si je suis objectif mais j’ai du mal à lui trouver des défauts, j’avais à peu près le même âge qu’Edward quand je l’ai découvert, il y a eu une espèce d’alchimie entre moi et Fullmetal Alchemist. Après, si on parle de mes influences pour créer Oneira, il y a eu Berserk évidemment, la saga du Sorceleur, Elric et comme la majorité des auteurs de fantasy, je pense, l’univers de Tolkien en tout premier.
Et comment s’est déroulée la rencontre avec Federica Di Meo ?
Cab : Quand j’ai présenté mon projet à Timothée Guédon, mon éditeur chez Kana, il a toute suite accroché mais il y avait un problème : j’avais un scénario, mais personne pour le dessiner. On a donc cherché chacun de notre côté, en élargissant au-delà de la France. Quand on a reçu le dossier de Federica, le coup de cœur a été instantané, on s’est contactés et dès les premiers échanges on a discuté pendant quatre heures de manga, de la manière d’aborder une histoire, etc.


© Di Meo – Cab – Kana (Dargaud-Lombard s.a.)
Federica, vous êtes italienne, un pays où il y a encore quelques années le manga « made in Italy » n’était pas encore en vogue. Qu’est-ce qui vous a poussé vers le manga ?
Federica Di Meo : J’ai grandi avec l’animation japonaise à la télévision, en France vous aviez le Club Dorothée, nous avions en Italie une émission du même genre qui s’appelait Bim Bum Bam. Par contre il me semble qu’en France la japanime était vue à l’époque comme des programmes pour enfants alors que chez nous, un dessin animé comme Lady Oscar était aussi apprécié par les adultes. En Italie nous avons une longue tradition de bande-dessinée (nommée fumetto – Ndr) mais je n’ai jamais accroché à ce style graphique. Ado, j’ai commencé à lire des mangas par hasard, dans les années 1990, mais en dessiner je n’y pensais même pas car il n’y avait aucune possibilité que je sois publiée. Tout a changé après 2010 et mes cinq ans d’études, j’ai proposé mon travail et Panini m’a recrutée pour réaliser la première série italienne au format manga (intitulée Somnia – Ndr).
« Federica suit parfois à la lettre mes indications, mais nous avons une règle tacite : si tu penses faire mieux, fais-le ! »
Vous avez étudié à Tokyo, qu’êtes vous allée chercher là-bas ?
Federica Di Meo : Une confirmation. En Italie, j’avais étudié toutes les méthodes de dessin manga publiées en anglais. Quand je suis ensuite allée étudier à Yoyogi Animation Academy, je voulais savoir quel était mon niveau, si ce que j’avais appris jusque là était bon. J’étais prête à tout désapprendre et à recommencer depuis le début si besoin, mais non, ils m’ont dit que j’avais déjà un très bon niveau et qu’il fallait juste que je maîtrise mieux certains aspects. Cette formation m’a permis d’améliorer ce qui me manquait.
Comment avez-vous travaillé ensemble sur l’œuvre ?
Cab : Je scripte mes scénarios comme des films avec des annotations du type « extérieur : jour » et des suggestions de plans, « contre-plongée » ou « plans serré sur tel personnage », etc. Ensuite, Federica commence le story-board, parfois elle suit à la lettre mes indications, mais nous avons une règle tacite : si tu penses faire mieux, fais-le ! Le dessin, c’est son domaine d’expertise, je n’ai pas besoin de quelqu’un qui se contente de faire, j’ai besoin d’une collaboration organique et Federica a une capacité à raconter par l’image qui est bien supérieure à la mienne. On envoie ensuite le story-board à Timothée Guédon, qui dans son rôle d’éditeur nous fait des propositions pour le modifier. Souvent, on est d’accord avec lui parce qu’il amène un regard extérieur, d’autres fois on défend notre vision, mais ça n’a jamais été conflictuel entre nous.
Federica Di Meo : Quand je suis arrivée sur le projet, Cab avait presque fini d’écrire les quatre tomes du premier cycle. J’ai pu découvrir toute l’histoire et travailler dessus en étant déjà fan. Il y a une grande sensibilité dans l’écriture des personnages d’Arane et de Venus, et de leur relation.


© Di Meo – Cab – Kana (Dargaud-Lombard s.a.)
L’univers d’Oneira est très sombre, proche de The Witcher. Était-ce une évidence d’avoir une héroïne forte et ténébreuse comme Arane ?
Cab : ce qui était évident était que je voulais une femme, ça me tenait à cœur d’aborder une relation mère-fille. Je voulais qu’Arane soit une chasseuse de songes et que contrairement à Geralt de Riv dans The Witcher, elle soit encensée plutôt que blâmée. Dans The Witcher, les Sorceleurs sont très mal vus, à l’inverse des Épeires dans Oneira. Même si on peut voir des ressemblances entre ces deux univers, pour moi ces deux personnages sont au fond radicalement opposés. Geralt ne peut pas ressentir d’émotions et ça lui manque, tandis que Arane étouffe ses émotions.
Pour vous, Federica, Oneira est votre première série de dark fantasy. Avez-vous eu des difficultés à vous adapter graphiquement à cet univers sombre ?
Federica Di Meo : Au début, oui. J’avais un peu peur que mon style de dessin soit trop élégant pour ce genre d’univers. J’avais à l’esprit Berserk et Übel Blatt, deux œuvres plus énergiques qu’élégantes. Mais en fait, si on regard de près Berserk, on voit que le trait de Kentarô Miura est très raffiné. Je me suis donc dit que je pourrai m’adapter aux besoins de l’histoire, même si le plus grand défi a été l’encrage parce qu’à la base, mon style d’encrage est vraiment très « propre ». Pendant mes recherches graphiques, j’ai aussi étudié Tokyo Ghoul, Bungô Stray Dog – Beast et un peu L’Atelier des sorciers parce que j’aime beaucoup comment Kamome Shirahama gère les ombres.
« Arane aime changer de tenue, mais tous ses habits sont pensés avant tout pour le combat, car elle sait qu’il peut surgir à tout moment ».
Arane est, grande, blonde et porte une épée… On ne peut pas s’empêcher de penser à Lady Oscar même si leurs personnalités sont diamétralement différentes. Comment avez-vous conçu son design ?
Federica Di Meo : La seule indication de Cab était qu’elle est blonde avec un regard froid. Dans sa tête, Arane ressemblait un peu à Charlize Theron, du coup j’ai regardé plusieurs de ses films. Ensuite j’ai réfléchi à la façon de refléter qui elle est, sa personnalité, à travers le chara-design. Par exemple, si son caractère est dur et qu’elle s’appelle Arane, elle ne peut pas avoir de beaux cheveux souples, je la voyais plutôt avec une chevelure anguleuse, comme les pattes d’une araignée. Elle aime changer de tenue, mais tous ses habits sont pensés avant tout pour le combat, car elle sait qu’il peut surgir à tout moment. Il s’agit vraiment de comprendre le personnage.
Comment avez-vous créé les cauchemars, ces créatures qui s’en prennent aux humains pendant leur sommeil ?
Cab : Il existe plusieurs légendes amérindiennes qui évoquent que des cauchemars répétés rongent l’esprit humain, c’est pour cela qu’ils ont créé les « capteurs de rêve », ces objets qui symbolisent en fait une toile d’araignée. J’aimais bien cette idée de répétition, parce qu’une peur qui se répète me fait penser à la dépression en fait, ou bien à la paranoïa, quelque chose de profond qui peut nous ronger de l’intérieur et en général nous empêche de dormir. C’est de cela dont j’ai eu envie de parler, d’émotions qui peuvent nous corrompre et ronger nos pensées comme de l’acide. Personnifier ces peurs en monstres je trouvais cela intéressant. Surtout en créant différentes catégories, comme un bestiaire qui s’insère dans un univers de fantasy, mais derrière pour moi il y a une métaphore de la dépression et de ce qui peut abîmer l’esprit.
Federica Di Meo : J’ai fait beaucoup de recherches pour les dessiner, autant en jeux-vidéo qu’en mangas, etc. Je pense que pour les lecteurs, c’est important d’avoir des sources européennes, comme Tolkien, mais d’y ajouter un sens de l’exagération propre au manga.

© Di Meo – Cab – Kana (Dargaud-Lombard s.a.
Dans le premier tome, le combat contre la muse est particulièrement sanglant et le découpage très énergique. Est-ce que c’était un challenge ?
Federica Di Meo : Le découpage, c’est vraiment le cœur du manga, si le story-board n’est pas fluide le récit retombe. Je ne fais pas de crayonnés, je passe du story-board à l’encrage. C’est important de choisir les bons plans pour que l’action s’exprime librement. Ce combat contre la muse était difficile à mettre en scène parce qu’il se déroule dans un lieu sombre, il a fallu utiliser différents angles pour bien situer l’action, c’était un gros défi. Mais sans challenge, je ne peux pas travailler.
Cab : Il fallait inscrire visuellement le pouvoir d’Arane et j’ai eu certaines exigences pour ce combat, comme passer certains dessins en négatif. Au final ça faisait sans doute beaucoup mais Federica s’en est très bien sortie et je suis très très fier du résultat qu’elle a obtenu.
Dans Oneira, l’amour côtoie sans cesse la mort, comment garder l’équilibre entre les deux ?
Cab : C’est Arane qui cherche un équilibre en fait, elle a une douleur en elle qu’elle essaye d’exorciser et elle n’est pas prête à mourir. Dans beaucoup de shônen, et même au-delà, les héros sont prêts à mourir et font de grands discours du genre « ouais chui prêt à mourir pour ma cause ». Arane n’est pas prête à mourir pour sa cause, parce qu’elle est pas prête à mourir tout court, elle a envie de vivre, et pour cela elle doit gagner et garder une raison de vivre.
Pour terminer, si vous deviez combattre un cauchemar, ce serait lequel ?
Cab : Excellente question, je n’y ai jamais réfléchi… Mon propre cauchemar du coup ? J’aurais du mal à le battre parce que je pense qu’il n’aurait pas de forme. Ce serait peut-être la peur de mal faire, une version de moi qui échoue à devenir quelqu’un de bien et à bien faire les choses. Un moi à mi-chemin entre quelqu’un de mauvais et de raté, qui malgré un désir de vouloir faire le bien ne fait que le mal autour de lui.
Federica Di Meo : J’aimerais combattre un cauchemar intelligent, parce que je n’apprécie pas trop les combats qui reposent seulement sur la force. Je préfère quand trouver une stratégie est nécessaire.
Propos recueillis par Olivia Tripault. Certaines parties de cette interview ont été publiés dans Coyote Mag n°97, déjà sous la plume d’Olivia. Merci aux éditions Kana, ainsi qu’à Cab et Federica Di Meo !

