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Interview

L’arcane de l’aube – interview de Rei Toma

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Quinze ans après la première édition, L’arcane de l’aube est de retour chez Kaze. L’occasion de (re)découvrir une série importante dans l’histoire récente du manga féminin, et qui a ouvert la voie à d’autres récits mêlant aventures, romance et fantasy. Nous avions rencontré Rei Toma à Japan Expo en 2012, pour une interview ressortie ici de nos archives. Enjoy.

Vous avez fait vos débuts dans le magazine Cheese, avec des histoires assez classiques baignant dans le milieu scolaire comme Tsukushite Agemasu et Mysterious Honey. Pourquoi êtes-vous ensuite allée vers la fantasy ?

Rei Toma : En fait une histoire dite « scolaire », classique, ressemble beaucoup à ma propre vie et je peux l’utiliser comme modèle. Ce que j’aime dans la fantasy, c’est de pouvoir réaliser des scènes qui seraient impossibles dans la vie réelle – ou bien que je rêverais de vivre – et donc de vraiment suivre mes envies, mon imagination. Des histoires qui peuvent être dramatiques et spectaculaires… Et dès que les lectrices acceptent l’idée qu’il s’agit d’une histoire fantastique, elles acceptent en même temps ses aspects fantasmés. Cela ouvre plus de possibilités ! Je comptais me tourner vers ce genre d’histoires tôt ou tard… mais je n’osais pas en proposer à mes éditeurs. C’est par hasard qu’ils m’ont demandé si cela m’intéresserait. Il y avait une véritable volonté du magazine, qui vise un public d’adolescente avec un contenu très classique, de faire quelque chose de différent. Ils m’ont donc accordé une liberté totale.

Plus jeune, appréciez-vous déjà ce genre ?

Quand j’étais écolière, j’aimais beaucoup Fushigi Yugi, comme presque tous les enfants de mon âge. L’héroïne me faisait rêver, mais en même temps je pouvais m’identifier à elle : j’ai vraiment pris du plaisir à suivre son évolution au fil de ses combats.

Vous aviez déjà la vocation de mangaka ?

Enfant, je lisais beaucoup de mangas et je préférais dessiner à la maison que jouer dehors. Je copiais aussi bien des shôjo et des shônen. Peut-être que c’est à cette époque que j’ai eu envie de devenir mangaka… Plus tard, j’ai étudié le manga dans une école spécialisée pendant deux ans. Je voulais savoir si j’avais les compétences et les capacités pour devenir pro, alors j’ai participé à l’un des nombreux concours de jeunes talents organisés par les maisons d’édition. J’ai eu la chance de gagner un prix, c’est comme ça que j’ai pu faire mes débuts. J’étais très heureuse, mais je ressentais une énorme pression et il m’arrivait d’être en panne d’inspiration. Dans ces moments là, discuter avec mon éditeur me permettait d’éclaircir mes idées.

REIMEI NO ARCANA © 2009 Rei TOMA/SHOGAKUKAN

Comment avez-vous construit les personnages de L’arcane de l’aube ?

Il fallait tout d’abord une héroïne, Nakaba, à laquelle les lectrices pouvaient s’identifier. Voilà pourquoi j’ai crée cette femme qui est à la fois princesse et victime de discrimination : elle possède une facette très positive, tout en étant vulnérable. Deux traits de caractère qui justement peuvent être partagés par les lectrices. Ensuite, je me suis demandée quel type de personnages masculins elle pourrait avoir à ses côtés. J’ai beaucoup discuté avec mon éditeur car je voulais avant tout mettre en place un triangle amoureux. J’ai donc d’abord créé Loki, qui accompagne toujours Nakaba comme servant – j’aime beaucoup ce genre de personnage, c’est sans doute pour cela qu’il ressemble autant à Mikoshiba de Mysterious Honey – puis un homme qui pourrait devenir son rival : Caesar.

Vous reprenez la symbolique de la couleur des cheveux, très utilisée par les designers de personnages au Japon. Mais pourquoi la chevelure rousse de l’héroïne prend-elle tant d’importance ?

C’est la première idée que j’ai eu. Je l’ai ensuite poussé au maximum en soulignant l’importance des cheveux dans le monde où elle vit. Finalement, c’est un élément très pratique et dont le caractère visuel est bien utile à la mise en scène en permettant d’accentuer les aspects dramatiques… Et puis, j’adore dessiner en couleur. Tous mes processus créatifs – mes images mentales, mes idées – sont en couleur !

L’arcane de l’aube est publié dans un magazine mensuel. Comment se déroule la conception d’un chapitre par mois ?

Je passe en principe une semaine à élaborer le scénario – et parfois les idées me viennent après m’être reposée (rires). Ensuite je dessine le story-board pendant trois ou quatre jours. Une fois que j’ai le feu vert de mon éditeur, je réalise les planches en crayonné, ce qui me prend environ cinq jours pour les quarante pages du chapitre. Puis viennent l’encrage et l’étape des finitions : poser les trames. C’est à ce moment là que j’ai toujours l’impression que mes assistantes et moi nous manquons de temps.

REIMEI NO ARCANA © 2009 Rei TOMA/SHOGAKUKAN

Vous accordez une attention particulière à la psychologie des personnages, même secondaires. Quelles difficultés cette exigence amène t-elle ?

Trouver le bon moment pour montrer les différentes facettes d’un personnage ! Par exemple, certains ne s’extériorisent pas immédiatement et je dois les amener à se dévoiler. Je fais durer le plaisir et j’attends parfois tellement qu’au final j’ai la sensation de passer à côté… Je garde d’ailleurs des regrets au sujet Héloïse. J’aurais voulu montrer ce qu’elle ressentait réellement pour Caesar. Ou ce qu’elle pensait de Nakaba … J’ai pris trop de temps à chercher comment dépeindre ses états d’âme, du coup je ne l’ai jamais fait…

Est ce qu’il arrive parfois que l’histoire vous échappe ?

J’établis dès le début de l’écriture les grandes lignes de l’intrigue : il n’y a donc pas énormément de changements qui surviennent. Mais dès que je trouve de meilleures idées, je n’hésite pas à modifier la trame. Par exemple [anti-spoiler!!], le frère de [anti-spoiler!!], est mort relativement tôt : cette idée a surgi au cours de la publication. Au départ, j’avais prévu beaucoup plus d’échanges entre lui et Nakaba, et finalement j’ai préféré accélérer les choses. Je cherchais à mettre en place un événement capable de bousculer l’héroïne, de la marquer profondément.

Parlons de l’univers : bon nombre d’éléments ne choqueraient pas dans un manga shônen, et on décèle aussi l’influence des RPG. Pourquoi cet aspect «aventure / action » est-il aussi développé ?

Je voulais que ce manga ne se résume pas à une histoire d’amour dans un monde fantastique. Je voulais un contexte de guerre et des scènes décrivant de façon efficace le genre humain. Ces éléments sont parfois considérés comme plaisant plus aux garçons mais le plus important pour moi reste que mon manga soit bien accueilli par les lectrices. C’est sûr, il y a des scènes de combat, de violence… Mais je n’ai pas du tout cherché à plaire au lectorat masculin.

L’arcane de l’aube illustre plusieurs moments sombres et durs, des guerres et un massacre. Pourquoi ?

Je voulais mettre en scène l’Histoire d’un monde en mouvement, d’une révolution et pour cela des scènes cruelles sont indispensables : les changements sociaux radicaux sont le plus souvent causés par des bouleversements aveugles et des injustices. Et quitte à emprunter cette voie, je devais aller jusqu’au bout ! J’avais déjà évoqué dans certains de mes mangas des sujets tels que la violence, l’intolérance, le harcèlement à l’école, etc. Mais je n’avais jamais approfondi ces idées… En préparant L’arcane de l’aube, je voulais accentuer le côté lourd et noir de l’histoire et ces thèmes ont resurgi tout naturellement. J’aimerais bien que mon prochain manga soit plus léger et joyeux !

REIMEI NO ARCANA © 2009 Rei TOMA/SHOGAKUKAN

Vous êtes maintenant une autrice réputée, quel regard portez-vous sur votre carrière ?

Je ne réalise pas vraiment que j’ai du succès… Tous les jours, je suis enfermée chez moi et je dessine, c’est quand j’ai l’opportunité de rencontrer des fans comme aujourd’hui que je comprends que mon travail est apprécié.

Et comment réagit votre entourage aujourd’hui ?

Quand j’ai voulu débuter, mes parents n’étaient pas surpris car il savaient parfaitement ce que j’aimais et ce que je voulais faire de ma vie. Ils m’ont immédiatement donné leur accord. Pour mes ami.e.s, c’est différent, parce que je n’a pas dit à tout le monde que je dessinais et que je voulais devenir mangaka. Quand j’en revois certain.e.s, ils me demandent ce que je deviens et quel est mon métier (rires).

Propos recueillis par notre journaliste spé fantasy, la vaillante Alyciane Cendredeau. Special thanks à la team Kazé et aux super-girls de Games of Com.

Le premier tome de la nouvelle édition sortira le 1er avril 2026 aux éditions Kazé, en volume double (donc sept au total, pour couvrir l’intégralité de la série). Pour avoir des news de Rei Toma, vous pouvez suivre sur compte X.

Chef de rubrique manga et membre de la team Coyote Mag depuis une éternité. Né à l'ère Shôwa, toujours dans le game à l'ère Reiwa. Fan de Keisuke Itagaki comme de Mari Okazaki.

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