PHILIPPE BUCHET

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Ses fans seront peut-être surpris d’apprendre que Philippe Buchet, éminent crayon derrière les beaux yeux de Nävis, l’héroine de la série SILLAGE, est non seulement un amoureux du Japon mais également presque un autochtone. Après un séjour de cinq années, il en tire une PETITE ÉPOPÉE NIPPONE, recueil d’impressions graphiques et d’anecdotes sur un pays qui ne laisse personne, en tout cas aucun artiste, indifférent.

Le Japon, vous y avez vécu combien de temps ?

Philippe Buchet : J’ai habité pendant presque cinq ans à Tokyo. La première fois, ce fut par hasard. J’y suis allé avec Jean David Morvan (scénariste de SILLAGE – NDR) mais ce n’était pas une destination « de rêve » pour moi à l’époque. J’ai été séduit. La deuxième fois, deux semaines, la troisième fois un mois. Mon épouse avait obtenu à l’époque son de l’école Estienne. Elle a eu l’opportunité d’obtenir une bourse pour les personnes qui développent un projet franco-japonais, quel qu’il soit. Elle a développé une typographie spécifique pour le lettrage des mangas en français et a obtenu un visa et une bourse d’un an et demi pour faire de la recherche en fac là-bas. Comme nous commencions à connaître le pays, nous avons voulu y vivre un peu. Quand je visite un endroit, les aspects touristiques c’est très bien mais ce qui m’intéresse ce sont les modes de vie et les gens. À la fin du cycle, mon épouse a demandé et obtenu une bourse pour passer des équivalences au Japon, ce qui nous a fait rester encore deux années. À ce nouveau terme, j’ai redemandé un visa culturel pour une année supplémentaire. J’avais loué un atelier à Nakano avec J.D. Morvan et Thibaut Desbief (Traducteur chez Kana – NDR). J’avais un lieu de travail sur place et cela m’a permis de vivre un peu le Japon au quotidien.

Vous avez toujours vécu à Tokyo ?

Oui, dans l’Ouest de l’agglomération sur la Chuo Line. Tokyo est tellement étendu que dès qu’on s’écarte du centre, on a vite l’impression d’être dans un village pavillonnaire avec des petites rues, des petites maisons. Dès qu’on s’écarte, les constructions deviennent vite à ras de terre pour des raisons sismiques évidentes, d’autant plus que les normes des immeubles plus élevés coûtent très cher. Tokyo n’est pas une ville de gratte-ciels, c’est une idée reçue. On se rend d’ailleurs très bien compte de ce côté banlieue de petites maisons à perte de vue dans L’HOMME QUI MARCHE de Taniguchi.

Comment est né l’idée de ce carnet de voyage ?

Ce fut une évolution. J’avais fait beaucoup de croquis pour moi. J’en fais tout le temps de tout ce qui me semble incongru ou intéressant. Lors d’une visite d’Yves Shlirf (Directeur de Kana), en voyant mes carnets, il m’a demandé si je ne voulais pas en faire un livre. Je ne savais pas s’il y avait de quoi en faire un et j’ai décidé de raconter des petites anecdotes pour créer des sortes de petits strips qu’on peut lire verticalement, un peu comme au Japon. Comme on n’avait pas de date de rendu, j’ai pris deux ans et demi pour le finaliser, je tenais aussi à ce qu’il soit bilingue pour le publier là-bas.

Comment avez-vous organisé le contenu ?

C’est une succession d’impressions que j’ai classées par lieu géographique, puis chronologiquement. En réalité, la majorité ont été fait lors de mes voyages en touriste. Peut-être que je ferais une suite sur l’époque où j’y ai vécu, les anecdotes sont différentes. Là, il s’agit plus d’une découverte notamment lors d’un mini périple à Kyoto, à Hiroshima, Nagasaki, Kagoshima puis nous avons pris un ferry pour visiter une petite île du Sud, Amami-Oshima. Nous souhaitions visiter des endroits sans touristes étrangers. J’ai listé les anecdotes qui ont pu nous arriver. Il n’y avait pas des choses intéressantes à raconter à chaque fois. J’ai repris les annotations des dessins, je les ai complétés avec d’autres souvenirs. Le résultat n’est en rien didactique, ce sont des petites impressions dans lesquelles on peut piocher. Il n’y a aucune construction narrative.

Le choix du papier était important ?

J’adore travailler sur du papier couleur car ça me permet de travailler directement avec du blanc. Les techniques sont très variées, il y a du pinceau, du stylo, des feutres, une ou deux aquarelles lorsque j’avais le temps de me poser. Parfois c’est un aggloméré de croquis. Je n’avais pas d’ambition d’édition à ce moment-là, le résultat est parfois très spontané sur des petits formats que je pouvais trimballer facilement. J’ai utilisé des petits carnets qui servent à coller des photos. Ils ont un papier beige, très agréable pour le dessin, qu’ils ont arrêté de fabriquer. Du coup j’en ai acheté tout un stock.

Vous sortez aussi par moment du style réaliste…

Parfois oui, pour avoir quelque chose de plus détendu à l’occasion, un peu d’humour. Le style général est celui d’un croquis réaliste mais les nuances sont différentes en fonction des outils. Les strips sont un peu plus cartoon car je voulais des anecdotes amusantes. Les plus drôles ne sont pas forcément issus d’un manque de compréhension total avec les Japonais. Quand on commence à parler un peu, les quiproquos sont plus nombreux comme la fois où j’avais commandé trois bières en faisant le malin devant mes amis français et on nous a servi trois soupes de moules… Il y a des petits strips plus étranges, notamment celui où nous nous rendions à pied vers une plage, ce n’était pas à côté, il faisait très chaud et là je vois passer un authentique combi Volkswagen, un tableau surréaliste sur cette petite île du Japon. Je le pointe du doigt et il s’arrête croyant qu’on faisait du stop. Non seulement cette petite famille de Japonais anglophones nous a déposé mais ils sont aussi devenus des amis par la suite. Ils nous ont introduit dans un événement local, une sorte de fête avec des courses de canoës, des concerts.

Le dessin vous servait-il à communiquer là-bas ?

Oui beaucoup, je dessinais un objet, les gens écrivaient en kanji à côté et j’écrivais enfin la transcription phonétique, c’était un peu mon dictionnaire à moi.

Ces voyages vous ont inspirés pour vos BD ?

Oui, dans SILLAGE 11, j’ai créé un pseudo de Japon dans l’espace. Vous savez, les arts graphiques sont omni présents au Japon. En Europe, les arts sont très cloisonnés. La BD est considérée comme de l’art… ou pas. Le design n’est pas considéré comme de l’art à part entière à par quelques contre exemples. Au Japon, la notion d’« Art » s’applique aussi bien à l’art de préparer un bento, un paquet cadeau ou composer un bouquet de fleurs. C’est une chose que j’admire énormément. L’expression « il n’y a pas de sot métier » s’illustre complètement chez eux. Quelle que soit la tâche des gens, ils le font avec beaucoup d’implication. Tous les métiers sont respectés et valorisés. Cela explique d’ailleurs pourquoi il y a autant de mangas qui décrivent et glorifient autant des corps de métiers. Il existe l’idée là-bas que la tâche qu’on vous confie est plus importante que votre personne. Sans aller jusque-là, j’aime l’idée d’un juste milieu où chacun trouve le respect de ce qu’il fait.

Vous lisiez des mangas avant de voyager là-bas ?

J’ai découvert le manga assez tard. J’ai lu beaucoup de bandes dessinées, notamment la période Métal Hurlant. Puis je me suis intéressé à la BD américaine mais c’est vraiment J.D. Morvan, qui est une sorte d’otaku de la BD au sens pluriel, qui m’a prêté et fait découvrir les indispensables du manga. Cela a complètement affecté mon style qui était jusque-là plus classique, complètement pétri dans la tradition franco-belge. Les mises en scène de Masamune Shirow ou Otomo furent une vraie révélation même si des auteurs comme Hermann chez nous avaient déjà développé des styles de narrations plus « cinématographiques », d’une modernité incroyable. Mon style s’est forgé à partir de toutes ces influences sans préférences particulières. J’ai essayé de digérer l’apport de chaque tradition.

Ce fut une frustration de vivre au Japon sans être capable de lire du manga en VO ?

Complètement même si j’en ai lu plein sans les « lire ». Et puis il a fallu juste s’armer d’un peu de patience, il y a tellement de bonnes choses traduites en français aujourd’hui. Le manga a une spécificité par rapport aux autres traditions, c’est que le Japon est omni présent dans le manga. Les modes de vie des personnages, leur manière de penser, les relations entre eux, ce côté tactile qui est très différent du nôtre dans les relations amoureuses par exemple. Dans la BD disons grand public française, on ne retrouve pas la France. Peut-être parce que ce sont des insulaires, il y a beaucoup plus d’unité culturelle au Japon. Les traditions et les fêtes ont une présence beaucoup plus marquée dans la vie des Japonais que dans celle des Français par exemple. Nous sommes aujourd’hui trop cosmopolites pour avoir tous un terrain traditionnel commun et c’est en revanche encore complètement le cas au Japon. Tout ça pour dire que quand on vit au Japon, on décode encore « mieux » les mangas car il y a ce fond culturel commun qui peut être nous échappe tant qu’on a pas vécu sur place. À contrario, le manga est une excellente publicité car il véhicule justement une idée très juste, à travers les détails, de ce qu’est le Japon. Surtout dans les mangas qui traitent du quotidien, Je suis persuadé qu’un lecteur assidu et attentif de mangas va retrouver quelque chose de familier en voyageant là-bas, alors que j’ai vécu le processus inverse, les mangas me sont apparus comme familier parce que j’ai pu m’imprégner de ce pays. Ils cultivent d’ailleurs ma nostalgie du Japon, parfois j’évite d’en ouvrir de peur de chouiner (rire).

Vous avez un vrai mal du pays ?

Je culpabilise car nous sommes rentrés un mois avant le tremblement de terre. Nous étions déjà démoralisés de rentrer, avec la catastrophe, ce fut pire. J’ai eu l’impression de quitter le navire après en avoir bien profité et de ne pas partager ce que nos amis vivaient même si nous sommes restés en contacts avec eux. Au bout du compte, à force de retravailler la maquette, je suis comptant que le bouquin ne sorte que maintenant. Si ce livre a une quelconque utilité, il en aura beaucoup plus maintenant. Une partie des recettes est d’ailleurs reversée au profit de la Croix Rouge Internationale.

Propos recueillis par Thomas Maksymowicz à Japan Expo 2011

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