Interview Reno Lemaire

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DREAMLAND passé au crible

Six ans de publication, dix tomes et 150 000 exemplaires vendus : DREAMLAND a conjuré la malédiction qui pesait sur le « shônen french touch » depuis sa naissance. Son univers, qu’on pouvait croire bâti en mode « freestyle » au début – est aujourd’hui solide et d’une ampleur vertigineuse. Mais DREAMLAND est avant tout l’endroit où l’inventivité de Reno Lemaire explose en toute liberté, l’auteur n’en fait qu’à sa tête quitte à dérouter ses lecteurs. On s’est longuement entretenu avec Reno, pour tout savoir sur le dernier tome paru mais aussi revenir sur l’intégralité de la série, à travers certains passages clés. Prévoyez un sandwich, ça va être long !

On va commencer par le tome 10 publié fin 2011. Là, tu fais très fort puisque Terrence et ses potes sont littéralement éjectés du récit et rien n’indique s’ils vont revenir rapidement ou pas… Pourquoi ce parti-pris radical ?

(sourire) Le titre du tome est « Symphonia » et il est découpé comme une chanson : le refrain raconte une grande aventure (une épreuve de survie) et les couplets l’histoire de chaque nouveau groupe. Je lis beaucoup de BD indés et ce genre d’idées correspond bien à mes envies. Le but était aussi de surprendre les lecteurs, qu’ils se disent : « zut, pourquoi on ne suit plus Terrence et les autres ? » ! Je voulais qu’ils prennent conscience que Dreamland abrite de très nombreux voyageurs, certains comme Hikari sont vraiment à la ramasse, d’autres sont très, très doués, et tous sont autant de héros potentiels avec lesquels j’aurai pu démarrer l’histoire.

Tu ne crains pas de dérouter tes lecteurs au point d’en perdre ?

C’est un risque. Mais j’ai envie que les lecteurs de la série me fassent confiance, je sais où j’emmène DREAMLAND et ça n’a jamais été du freestyle. Okay, ce tome 10, c’est un délire de ma part, mais où tout a un intérêt puisque cette épreuve pour accéder à la Tour de l’Oubli est le début d’une nouvelle partie de l’histoire. C’est juste une autre façon d’amener cela. Faire de la BD peut être une démarche très égoïste. Je ne lis jamais les commentaires et les critiques sur DREAMLAND mais cette fois-ci j’ai hâte de voir comment les gens vont réagir !

Autre risque de dérouter les fidèles de la série : le monde réel, où les héros sont lycéens, est quasiment absent depuis trois tomes. Pourquoi évacuer cette alternance jour / nuit, qui est pourtant un concept de base de ta série ?

C’est juste une question de temps écoulé dans le récit : sur ces tomes il ne s’agit que de deux-trois nuits et il n’y avait rien à raconter se déroulant dans le monde réel, alors j’allais pas faire une pause « Terrence mange un kebab » juste pour placer une scène de vie quotidienne. Mais tu n’as pas remarqué qu’il manquait six chapitres entre la fin du tome 9 et le début du tome 10 ? C’est pour une bonne raison. Il va se passer beaucoup de choses dans la vie réelle des personnages durant ces chapitres et les interactions avec Dreamland vont être très importantes.

Le « survival » n’est pas fini avec le tome 10. Comptes-tu le faire durer ? Il y aurait la matière, avec tous ces nouveaux personnages…

Le tome 11 repartira de plus belle, donnera les clés du survival et y mettra un point final… ou presque! C’est en tous cas l’introduction à un arc narratif en rapport avec la Tour de l’oubli qu’on vient de découvrir. Cela devrait être long, plus en tous cas que l’arc sur la « Nuit du chat noir », qui a duré deux tomes. Et tous ces personnages introduits au tome 10 ne sont pas gratuits, il y a une grande cohérence à la clé avec tout ce qui a été raconté précédemment.

Même après dix tomes, la façon – quand même bordélique – dont tu dispatche les informations sur les pouvoirs, les objets, les royaumes – bref, tout le côté « RPG » – fait penser que tu ne veux pas que DREAMLAND ressemble à un MMO où tout serait bien rangé, étiqueté et expliqué…

J’avais pas du tout réfléchit à ça, mais c’est vrai que ça aurait été soporifique de donner ces infos dans l’ordre, par gros paquets d’explications. DREAMLAND, c’est un peu mon puzzle, sauf que je ne l’assemble pas en y réfléchissant énormément. J’avance au feeling tout en ayant bien préparé les axes principaux de l’histoire – tu sais que j’ai écrit le premier et le dernier chapitre de DREAMLAND en même temps – du coup les pièces s’emboîtent parfois toutes seules. C’est pareil pour tous les petits délires que je me tape en dessinant. Par exemple, je me suis dit un jour qu’on ne dessine pas pas assez les pieds en BD – sauf peut-être Samura avec L’HABITANT DE L’INFINI, et lui est très, très fort en narration – donc je me suis pris au jeu de faire deux pages seulement avec des panards (rires). C’est con, personne n’y a prêté attention mais ça m’a fait plaisir !

Parlons maintenant de ton « héros », Terrence. Entre guillemets parce qu’il appartient plus à la catégorie des anti-héros, que tu qualifies d’ailleurs toi-même de « fouteur de merde » au début du tome 3…

On a compris au quatrième tome qu’il n’était pas le leader, un type fort, qu’on pouvait attendre. Mais c’est en tous cas quelqu’un qui va au bout de ses idées, qui n’écoute pas vraiment les conseils de ses amis et ne fera pas forcément les bons choix. C’est un boulet, mais il va au bout de ses idées. Ça a marché dans le tome 4 mais Dreamland, c’est pas « Oui-Oui-Land », et il va aussi devoir assumer les conséquences de ses actes par la suite.

Il a reçu au tome 8 un tatouage supposé indiquer sa vraie personnalité…

Terrence est un contrôleur du feu et le feu est un élément traître. C’est fou : il n’a rien d’un leader, c’est plutôt un boulet, pourtant les autres le suivent parce qu’il dégage une vraie bonne humeur et que c’est le genre de type qu’on a envie d’aider. Mais, à l’intérieur de Terrence… disons qu’il n’est pas seulement un doux rêveur !

S’il y a bien un personnage que je trouve sous-exploité, c’est Eve, qui sert seulement de side-kick alors qu’elle a une personnalité très intéressante, elle est énergique, ne se laisse pas faire et à des défauts énormes…

Ça viendra ! C’est vrai que même si c’est à la base une forte tête, elle suit les trois autres. Mais j’ai prévu plusieurs développements et je sais dans quel sens elle va évoluer. Je te promets qu’elle aura la classe et jouera un rôle important à un moment donné…

Revenons rapidement sur les origines de la série. Est-ce que l’idée de vaincre sa phobie pour devenir voyageur, donc agir et ne plus seulement rêver, est à la base de la série ?

Non, DREAMLAND est né de « tiens, et si je faisais une BD sur les rêves ? ». Ensuite il y a eu : « le héros voyage ». Et là, le nom est lâché : c’est un voyageur. En faisant ensuite des recherches pour creuser l’idée des rêves, je suis vite arrivé au mot « phobie ». La liste des phobies réelles est déjà délirante, alors imagine le potentiel si j’ajoute tout ce que je peux inventer pour une histoire ? J’avais sous les yeux l’intitulé d’une quantité énorme de pouvoirs possibles. J’ai en partie creusé des idées de pouvoirs loufoques. Juste pour donner une idée : un type qui redoute par-dessus tout d’être constipé maîtrisera ensuite le caca. Pour moi, le potentiel de DREAMLAND est infini.

Passons aux tomes 4 et 6, intitulés « Coma » et « Kazinopolis » : pourquoi en as-tu fait des histoires « hors-série » qui ne font pas du tout avancer la trame de fond, c’est à dire la guerre des royaumes qui se prépare ?

Je vois un peu ces tomes comme les OAV d’un anime. Pour « Coma », je venais de faire trois tomes de présentation de l’univers et des personnages, c’était le bon moment pour poser une respiration. Et puis ça m’a aussi permis de développer les relations entre les personnages, et d’en introduire au moins un qui sera très important dans la suite du récit (Gériko), ce tome n’est donc pas complètement gratuit et déconnecté de la série !

Mais tu aurais pu lier cela au scénario de la série si tu l’avais voulu, même si je ne vais pas te dire comment raconter ton histoire…

J’ai une idée très précise de ce que je veux raconter mais je n’ai pas envie de le faire à la façon d’un shônen classique, où tout est étiré en longueur. Pendant que je prends 200 pages pour zoomer sur l’histoire du père de Nyti (qui dans la vie réelle est plongé dans le coma et se prend pour un roi tyrannique dans Dreamland – Ndr), des trucs de fou se sont déroulés ailleurs, que je montre parfois en quelques cases seulement. Il se passe des choses en continu dans cet univers et je décide de poser une caméra à un endroit, pour quelques pages ou un tome entier. Et ça marche je pense. Quand je vois que Toro Picana est un des personnages les plus appréciés des lecteurs alors qu’il n’apparaît que cinq pages sur deux mille, je trouve ça génial !

On sent chez toi une grosse envie de liberté vis-à-vis des codes en vigueur dans la culture shônen…

Je raconte mon histoire selon mes envies, je ne casse pas des codes juste pour les casser. Et puis je n’ai pas une culture du manga très poussée, le Japon n’est pas ma deuxième patrie. Je lis ONE PIECE parce que ça me fait plaisir, pas pour copier ou faire l’inverse. Dans DREAMLAND, il y a autant du FRIENDS que du SOUTH PARK ou du Frank Miller… Chaque lecteur reconnaîtra des références en fonction de sa propre culture.

Mais tu te rends bien compte qu’un tome comme « Coma », ça n’existe pas dans le manga au Japon ?

Bien sûr ! Sauf que quand je le dessine, je ne me pose même pas la question de ce qui serait possible ou pas au Japon. Je le fais ici, en France, et avant tout pour moi.

Le cinquième tome renoue avec la trame de fond mais il est lui aussi très particulier. C’est l’ouverture de la « saison 2 » de DREAMLAND, jouée en mode « shônen premier degré », j’ai même envie de dire « shônen plus ordinaire » : beaucoup de bastons, un ton sérieux et une pelletée de nouveaux personnages…

Je serai incapable de faire une série uniformément comique ou d’action. Les temps morts et les changements d’ambiance sont importants. Disons qu’il était important de moins déconner sur ce tome pour bien marquer le fait que les personnages sont dépassés par la situation quand ils pénètrent dans cette nouvelle zone de Dreamland, plus dangereuse. C’est vrai que le fait qu’ils subissent les événements tout du long m’a valu des avis très mitigés sur ce tome : je comprends que ça choque un fan de shônen. Mais dévoiler des personnages très puissants permet de mesurer l’écart avec les Lucky Stars (le groupe de Terrence), de montrer des voyageurs classés en haut du tableau. C’est un avertissement :  les Lucky Stars sont en danger, des choses graves peuvent arriver dans DREAMLAND.

On va finir sur le tome 8, au cours duquel tu dessines une vraie scène d’amour charnel entre deux adolescents, ce qui n’est pas rien dans un contexte où le shônen d’aventures est quasiment asexué…

J’avais cette scène en tête depuis longtemps et je me suis mis une pression de dingue pour qu’elle soit réussie. Je voulais une vraie scène de « première fois », un truc souvent assez chaotique pour les gars. Mais j’en ai aussi pas mal parlé avec des copines, je voulais essayer de montrer ce qui se passe dans la tête des filles à ce moment là…

Chez Pika, ils n’ont pas tiqué ?

Quand Pierre Valls (directeur éditorial de Pika – Ndr) m’a annoncé qu’il fallait mettre un logo « -15 » sur la couverture, j’ai répondu : « y’a pas moyen » ! Puis il m’a expliqué que c’était une recommandation aux lecteurs, pas une interdiction. J’ai accepté même si pour moi un minot de 14 ans peut lire ce tome.

Pour ce que j’en sais, Pierre Valls suit de très près les titres de la collection « Création » de Pika, c’est une initiative éditoriale qui lui est importante et dans laquelle il s’investit vraiment. Comment se passe votre collaboration ?

Avec Pierre, la relation s’est faite au feeling. Quand on s’est rencontré, j’ai décrété que du haut de mes 25 ans j’étais plus proche de mes lecteurs que lui. J’écoute ses conseils, quand il me dit qu’il faut focaliser le regard du lecteur sur telle case ou que tel dessin est mal fichu. Mais sur l’histoire, je n’ai jamais rien lâché. DREAMLAND c’est mon bébé et si je me plante, je ne veux pas que ce soit en ayant suivi à contrecoeur les conseils des autres. C’est ce que je réponds souvent à des jeunes dessinateurs qui me disent qu’ils veulent être édités à tout prix, avoir un contrat et réussir à vivre de la BD. Certains arriveront à dessiner des oeuvres plus ou moins de commande, un projet soumis par l’éditeur ou construit avec lui, et à aimer cela. Mais un contrat c’est pas forcément le bout du monde. Si je n’avais pas eu la chance d’être publié, je ferais DREAMLAND chez moi au lieu d’être en train de te parler,. J’en serai sans doute pas plus loin qu’au quatrième tome et mes lecteurs seraient tous mes potes. Mais l’histoire serait exactement la même, pour moi c’était DREAMLAND tel que je le vois ou rien.

Special Magic Thanks à Laure Peduzzi (Pika).

www.pika.fr/dreamland/index.php

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Au sujet de l'auteur

Mass appeal madness eats your brain !!

2 commentaires sur"Interview Reno Lemaire"

  1. Chino

    Personnellement, j’ai toujours trouvé cette série très faible. J’ai lu les deux premiers tomes: des personnages caricaturaux, un scénario sommaire et le dessin à la ramasse ne m’ont pas donné envie de continuer à lire. Après l’interview donne envie d’aller plus loin…

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