INTERVIEW MANU

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Je vous parle d’un temps que les moins de 30 ans ne peuvent pas connaître… Dolly, en ce temps-là (fin des années 90), était un fameux groupe rock français qui fédérait les jeunes et moins jeunes, grâce à une musique à la fois électrique et mélodieuse, aux fortes influences noisy/grunge anglo-saxonnes, et portée par la voix faussement ingénue de sa chanteuse-guitariste Emmanuelle Monnet – alias Manu ! Après la séparation prématurée du groupe (consécutive au décès brutal de son bassiste et fondateur en 2005), Manu a entamé une carrière solo naviguant entre pop et rock, entre électrique et acoustique, et qui vient de déboucher sur un étonnant EP entièrement chanté en Japonais : TENKI AME. Réalisé en collaboration avec Suzuka Asaoka, animatrice de la chaîne Nolife, il donne de séduisantes couleurs nippones à la musique fraîche et dynamique de l’artiste, mais il témoigne surtout d’un amour profond de celle-ci pour la culture populaire japonaise qui nous est chère. Coyote a voulu en savoir plus et vous offre donc un passionnant entretien avec Manu…

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Pour commencer, et pour nos (jeunes) lecteurs qui ne te connaissent pas, peux-tu te présenter et résumer ton parcours artistique jusqu’à aujourd’hui ?
Oui, certains ont peut-être connu mon ancien groupe Dolly, avec qui j’ai fait quatre albums et pas mal de concerts en France et à l’étranger. On s’est séparé en 2005 suite au décès accidentel de notre bassiste Micka.

Sur ton premier album, RENDEZ-VOUS, il y avait déjà une chanson chantée en japonais, SUTEKI NI, qui est reprise en version live sur ton nouvel EP. Peux-tu nous raconter comment est née cette chanson ?
J’avais cette chanson avec un début de texte en anglais mais je n’arrivais pas à le faire en français. Comme à l’époque, je dévorais le manga NANA de Ai Yazawa, et en parlant avec Suzuka Asaoka, animatrice de la chaîne Nolife, on s’est dit que ça pourrait être pas mal d’essayer de le faire en japonais, pour le plaisir. Ne parlant pas japonais, Suzuka m’a fait travailler la manière de chanter son texte et finalement, tout s’est fait assez naturellement.

De quoi traite cette chanson ?
La musique dégageait des ondes positives, j’ai donc juste demandé à Suzuka de faire un texte qui donne envie de sourire, d’ouvrir grand les bras. Le texte raconte le fait de se sentir fort et invincible, contre l’adversité, malgré tous les problèmes qu’on peut rencontrer. « Ce jour, je vais le vivre pleinement… Je vais le vivre fort, Et personne ne m’en empêchera ». En japonais, SUTEKI NI, c’est le fait de combattre, dans le sens positif, pas d’une manière guerrière.

© Jean Marc Millière

© Jean Marc Millière

Qu’est-ce qui t’attire dans la culture et/ou la langue japonaise en général ?
Quand j’ai commencé à chanter, c’était la culture anglo-saxonne qui nous inspirait. Mais aujourd’hui, on a pu découvrir d’autres cultures, d’autres manières de voir le monde. Le Japon a une grande culture d’images, même si je l’ai surtout découvert à travers le jeu vidéo, et surtout la série des ZELDA. Ensuite j’ai découvert les films de Miyazaki, comme beaucoup. Et je me suis mis à lire des mangas, comme NANA, BECK, ou même DEATH NOTE ou L’ATTAQUE DES TITANS dans un autre genre. Il y a un côté universel dans ces œuvres, beaucoup d’humanité. Et tout cela m’a inspiré d’une manière indirecte dans l’écriture de mes chansons. Après, je ne suis absolument pas une spécialiste, ni une Otaku. Mais je pense qu’il est difficile aujourd’hui de passer à côté d’une culture si importante.

Apparemment, ton EP est une sorte d’hommage à Shigeru Miyamoto, Haya Miyazaki ou Ai Yazawa… Peux-tu nous dire ce que tu aimes plus particulièrement chez ces artistes et de quelle manière ta musique leur rend-t-elle hommage ?
C’est ce que je disais juste avant. Shigeru Miyamoto, car même si ce n’est pas lui le compositeur des musiques de ZELDA, j’ai passé tellement de temps à jouer à MARIO ou ZELDA. J’aime d’autres jeux japonais, comme PROFESSEUR LAYTON ou KATAMARI DAMACY (et même POKEMON, que j’ai découvert sur le tard), mais Shigeru Miyamoto est un peu le « symbole » de cette créativité. Pour Miyazaki, ses œuvres sont les films d’animation que j’ai préféré et pour Ai Yazawa, son manga NANA a été un véritable choc pour moi. Ces trois artistes définissaient bien la manière dont je me suis pris de plein fouet cette culture.

© Jipé Truong

© Jipé Truong

Es-tu aussi amatrice de J-rock ou de J-pop ? Si oui, quel(le)s sont tes artistes préféré(e)s dans ces domaines ?
Assez bizarrement, alors que je fais de la musique, c’est par les mangas et les jeux vidéo que j’ai découvert tout ça. Pas du tout par la musique japonaise. Pour l’instant, je ne m’y suis pas encore mis à fond, même si j’aime certains artistes diffusés sur la chaîne Nolife. L’artiste japonais que je connais le mieux est Akira Yamaoka, le compositeur de SILENT HILL ou de LOLLYPOP CHAINSAW. Il m’avait invité à venir chanter avec lui YOU’RE NOT HERE, la chanson de SILENT HILL 3, à la Japan Expo en 2011. Il avait ensuite intégré la première version de TENKI AME à sa compilation PLAY FOR JAPAN VOL.2, au profit des victimes de Fukushima.

Comment t’est venue l’idée de faire ce EP entièrement chanté en japonais ?
Après SUTEKI NI, on avait fait TENKI AME avec Suzuka, puis AMAKU OCHIRU. Mais ces titres n’ont pas trouvé leur place dans mon dernier album LA DERNIÈRE ÉTOILE. Comme ils me tenaient beaucoup à cœur, on s’est dit pourquoi ne pas les réunir en faisant un petit EP juste en digital. Je voulais aussi faire quelque chose depuis longtemps avec le dessinateur français Hitori De, lui aussi très inspiré par le Japon, et on lui a proposé d’illustrer ces titres. En réunissant tout ça, on s’est dit qu’on avait matière à le sortir en physique, faire un bel objet, en CD et vinyl. On a même pu rajouter différentes versions des chansons, comme celle de 2080, un autre artiste musical français très inspiré par le Japon. On s’est fait plaisir, avec un projet un peu fou, différent.

Il y a différentes éditions de ce EP, avec pas mal de goodies ou de visuels… Peux-tu nous les décrire ?
Il y a le CD, avec 8 titres, presque un mini-album. Le vinyl, avec un livret particulièrement soigné, les illustrations de Nico Hitori De en pleine page, et des présentations du projet par Suzuka, Nico ou moi-même. On s’est vraiment fait plaisir. Et ensuite, les goodies habituels que je fais pour chaque album, tee-shirts, sacs ou badges, en vente sur le site www.manu-friends.com/. Comme on est 100% indés (je sors mes disques sur mon label Tekini Records), je me permets de faire un peu de promo pour ma boutique.

Tu as travaillé avec une parolière japonaise : Suzuka Asaoka. Peux-tu nous la présenter ?
Suzuka a lancé la chaîne Nolife avec Alex Pilot et Sébastien Ruchet. Elle est animatrice, traductrice et s’occupe aussi des liens entre Nolife et ses partenaires japonais. Elle a même écrit un livre : PARIS JAPON. Pour les paroles, elle y est venue suite à notre collaboration. J’adore ses textes, ce mélange de profondeur et de légèreté, et j’espère qu’on va encore collaborer ensemble. On a une nouvelle chanson « en chantier » d’ailleurs.

Comment avez-vous travaillé pour les textes ? As-tu tout écrit en français d’abord pour une traduction après coup, ou était-ce un travail d’écriture à quatre mains ?
Les textes sont entièrement signés par Suzuka. C’est vraiment son univers, sa vision et je m’y retrouve totalement. À part MÔ JIKIKAI, qui est l’adaptation de ma chanson J’ATTENDS L’HEURE.

Est-ce que tu parles japonais toi-même ?
Non, malheureusement. Dommage, car c’est une belle langue. J’en profite un peu en la chantant (en phonétique).

De quoi parlent les textes de ces nouvelles chansons en japonais ?
Je vous ai déjà parlé de SUTEKI NI. TENKI AME est une chanson très atmosphérique, le titre signifie en gros SOURIRE SOUS LA PLUIE, c’est un très beau texte, qui rappelle un peu l’ambiance de l’animé 5 CENTIMÈTRES PAR SECONDE, un film magnifique. Ce film a d’ailleurs inspiré Nicolas Hitori De pour les illustrations du disque et le clip animé qu’il a réalisé sur la chanson. AMAKU OCHIRU (DOUCE CHUTE) est une histoire d’amour, mais assez triste et désabusée, un réveil difficile après une soirée arrosée. « Des vêtements éparpillés – Un matin aux relents d’alcool… », ça va très bien avec la musique un peu plus « club » que mes chansons habituelles. MÔ JIKIKAI (J’ATTENDS L’HEURE) parle de la difficulté de vieillir, avec des images de personnes âgées s’éteignant doucement dans une maison de retraite.

Est-ce que le fait d’avoir des textes en japonais – qui induisent donc un phrasé un peu particulier – a eu une incidence sur la composition de la musique et ta façon de travailler ?
Non, car comme je le disais, les textes ont été fait après les musiques.

Du fait de la langue, les mélodies vocales en japonais sonnent différemment de celles de la musique occidentale… Comment as-tu adapté ton chant ?
Je n’ai pas eu à l’adapter tant que ça. Le plus dur a été la première chanson, ensuite, j’ai compris comment poser le texte sur ma mélodie. Et Suzuka m’aide en enregistrant sa voix lorsqu’elle a fini le texte. Elle corrige aussi certaines de mes intentions. Mais bizarrement, j’ai beaucoup plus de facilités à chanter en japonais qu’en anglais. Le japonais est finalement très fluide, et très rythmique. Je prends énormément de plaisir à chanter en japonais.

Les morceaux originaux sont tous présentés dans des versions remixées… Quel était ton but à travers ces remixes – toi qui viens plutôt d’un univers rock ?
Ce ne sont pas tout à fait des remix, mais plus des versions différentes. Pour TENKI AME, je voulais quelque chose de très acoustique, avec des cordes, de la harpe et du piano, comme un fantasme de générique de dessin animé ou de RPG. On a aussi demandé au compositeur Santiago Walsh de nous en faire une autre version plus orchestrée, elle aussi façon animé. Pour les versions electro de 2080 et Alif Tree, je leur ai laissé carte blanche, et ils se sont appropriés les morceaux, plus 8-bits pour 2080 et plus sombre et rythmique pour Alif Tree.

Est-ce que ces versions électroniques t’ont donné des envies d’aller peut-être vers une musique plus synthétique pour tes futures compositions ?
Je compose déjà des titres plus électro. J’en ai fait pas mal ces dernières années et c’est une voie que j’espère continuer à explorer. Je sortirai peut-être quelque chose de ce genre un de ces quatre. Par contre, mon prochain album, prévu pour la fin 2015, sera beaucoup plus axé sur les guitares. Il va être très électrique, très brut, avec plein de guitares saturées et un gros son. Un peu l’antithèse du EP japonais. Mais j’aime ça, varier les univers. J’aime le rock puissant, noisy, et j’aime aussi les ballades et la douceur. Les deux ne sont pas incompatibles. Ce qui compte, c’est le cœur.

D’un autre côté, il y a aussi deux versions acoustiques/néoclassiques sur le EP, et tu as récemment fait une tournée en formation « électro-acoustique » (avec mini-batterie et violoncelle). Est-ce que tu aimerais te diriger vers quelque chose de plus dépouillé, ou était-ce seulement une expérience ?
J’ai sorti LA DERNIÈRE ÉTOILE début 2013 et j’ai donc tourné ensuite avec un groupe très électrique, très puissant. Mais en 2014, mes guitaristes sont repartis travailler sur leurs propres projets. Je suis donc parti sur une formule plus souple, avec Damien Jarry au violoncelle, Matt Murdock à la guitare et Nirox à la batterie. On prend beaucoup de plaisir alors je vais essayer de mener de front les deux formations. La formule « électro-acoustique » ou la nouvelle formation électrique, selon les lieux qui nous programment.

Un nouvel album est prévu pour 2015 : que peux-tu nous en dire ?
Comme je te le disais, il sera assez électrique, j’y retrouve mes racines au niveau de l’inspiration. Pixies, Sonic Youth, Grandaddy… ce sont les artistes qui m’ont inspiré à mes débuts et naturellement quand j’ai commencé à écrire les chansons de ce nouvel album, leurs fantômes ont ressurgi. Peut-être aussi car à la différence des albums précédents, j’enregistre moi-même la plupart des guitares et basses de cet album. Les parties sont donc plus simples, plus brutes, plus sales aussi. On ne se refait pas …;)

As-tu d’autres projets musicaux à venir ?
Je viens de participer au dernier album de Pat Kebra, l’ancien guitariste d’Oberkampf. Je fais des chœurs sur quelques titres et on a un joli duo ensemble, PENSER À DEMAIN. Ensuite, je finis d’enregistrer le prochain album. Si tout se passe bien, on sortira un single avant l’été et l’album avant la fin de l’année. Ensuite, concerts, concerts, concerts…

Question spéciale « vieux fan » : Beaucoup de groupes des années 80/90 se reforment… Malgré le décès du fondateur et bassiste Michaël Chamberlin, qui a mis un terme à l’existence du groupe – et vu que tu reprends maintenant quelques titres de Dolly sur scène – est-ce qu’un retour de Dolly serait quand même envisageable pour toi aujourd’hui ?
Cela me fait plaisir parfois de reprendre certains titres de Dolly, de les revisiter. Je suis très fière de ce groupe, c’est une belle partie de ma vie. Mais j’ai besoin de créer, de composer et d’écrire à nouveau, c’est plus important et vital pour moi que de ressasser le passé.

MANU SERA EN CONCERT AU FESTIVAL ROCK’ESTUAIRE A CORDEMAIS (44) LE 12 JUIN PROCHAIN. La Billetterie c’est ICI.

Entretien réalisé par Christophe Lorentz. Remerciements à l’équipe de Crosslight Global Entertainment.

Crédit Photos : Jipé Truong, Jean-Marc Millière.

Chaine Youtube de Manu.

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3 commentaires sur"INTERVIEW MANU"

  1. lily là

    Woowww Superbe article avec quelques extraits en plus. Merci bien . J’adore ! Il ne me reste plus qu’à attendre avec impatience le 12. juin.

  2. nathalicoon

    merci merci merci pour cette superbe interview :) de Dolly à Manu « solo », que d’aventures et de chansons partagées :) j’en veux encore … a très bientot sur scène Manu <3

  3. Filenou

    Vibrante Manu!
    super article.
    j adore ce son rock depuis le debut. j ai decouvert l univers japonnais et le mix est delicieux!
    une grande artiste qui nous fait vibrer avec des horizons musicaux si differents.
    bravo!

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